La séduction est nécessaire dans tout échange

La drague peut permettre de créer une bonne ambiance, si on ne tombe pas dans les excès. Le jeu de séduction est dans les deux sens, même si la femme est plus discrète. Prévoir une charte de bonne conduite s’il y a des risques de dérapages.

Pour Ahmed Al Motamassik, sociologue, la société tout entière est aujourd’hui davantage portée sur la séduction. Ce type de rapport peut être interprété positivement parce qu’il stimule les échanges, dans la vie comme dans l’entreprise. Cependant, on tombe dans le harcèlement s’il y a chantage ou si la personne «draguée» se sent atteinte dans sa personne.

Comment jugez-vous le phénomène de la drague au bureau ?

Issu de l’usage vulgaire de la langue, le mot «drague» a souvent une connotation péjorative. On le compare souvent à une façon plutôt gauche et lourde (quelquefois violente) d’aborder une personne.
En sociologie, il est admis que les rapports hommes/ femmes sont ceux qui structurent le plus la vie d’une société et cristallisent les règles et les enjeux sociaux. E. Goffman parle d’un savoir-être social entre les hommes et les femmes et de sa mise en œuvre permanente par l’organisation sociale.
La nature de la réglementation sociale est variable selon l’évolution des rapports sociaux reflétée dans l’égalité ou l’inégalité entre les sexes. On peut dire que c’est dans les sociétés où le contrôle social de ce rapport est très fort que la drague devient plus ostentatoire. C’est le cas des sociétés du pourtour méditerranéen.

Et l’entreprise dans tout cela ?

Elle n’est qu’un reflet de la société avec un aspect distinctif. En effet, dans l’espace de l’entreprise, les hommes et les femmes ont un mode de vie qui nécessite qu’ils se côtoient sans cesse. Cette situation crée un champ d’échange affectif intense commandé par l’attirance ou le rejet, ce qui exacerbe les relations affectives dans l’entreprise.  
Il faut aussi prendre en considération le taux de mixité dans l’entreprise. Un nombre restreint de femmes dans l’entreprise augmente les parades de séduction dans le sens hommes/femmes. Par contre un nombre restreint d’hommes dans l’entreprise change le sens des jeux de séduction dans le sens femmes/ hommes même si cela se fait d’une façon discrète. Je cite cet exemple pour dire que les jeux de séduction ne sont jamais à sens unique.

Peut-on dire qu’il existe des structures ou des domaines d’activité où ce phénomène est répandu ?

Tout à fait ! Je ne citerais pas de secteurs car toute entreprise a sa culture. Cependant, on constate que là où le travail féminin est omniprésent, le risque de la drague augmente.
Ce phénomène touche également les populations les plus fragiles de l’entreprise : opératrices, assistantes…
Malheureusement, j’ai vu des cas où des personnes usaient de leur statut pour faire des avances, obtenir des faveurs…
 
Pouvez-vous dresser un portrait du «dragueur» ?

La drague, ne l’oublions pas, est souvent un besoin de se valoriser, tant auprès des autres qu’auprès de soi-même. En réussissant à draguer une personne, on se sent séduisant, intéressant, plus fort. En fait, c’est une façon de se prouver à soi-même qu’on peut plaire.
Le dragueur a toujours une volonté d’affirmer sa personnalité. S’il drague, c’est qu’il veut valider socialement l’image qu’il se fait de lui-même (personne désirable).Goffman parle de la notion de «face», c’est-à-dire l’image valorisée de soi-même et à faire respecter. La «face positive», qui est l’image de soi actualisée et valorisée sur la scène.
Les psychologues parlent, par contre, d’une défaillance affective chez cette catégorie : une quête illusoire d’affirmation de soi qui demande à être prouvée et reconnue d’une manière permanente par l’autre.

Joue-t-elle sur l’ambiance de travail ?

Il faut dire que la drague, c’est aussi et surtout une façon de communiquer, une forme de langage qui permet l’échange. De ce point de vue je distingue deux registres : à quel moment la drague relève de la séduction ? Et à quel moment elle relève du harcèlement ?
La drague, comme phénomène de séduction, appartient à l’ordre ordinaire des relations humaines. Elle est tout à fait gérable, voire souhaitable. Elle peut en effet stimuler une ambiance, un climat professionnel, une complicité entre les personnes. Mais il y a aussi le revers de la médaille : une relation qui n’aboutit pas peut créer de l’inimitié, des attitudes de revanches et des conflits qui risquent d’empoisonner l’ambiance sociale de l’entreprise (le dépit amoureux, l’être éconduit…)

Quand devient-elle dangereuse ?

Quand elle relève du registre du harcèlement et de l’imposition. Cela signifie l’utilisation par l’autre de son pouvoir, qu’il soit d’ordre économique, statutaire ou symbolique.
Lorsque vous n’avez d’un côté aucun répondant, voire un refus et de l’autre une obstination, un acharnement, vous êtes dans un cas de harcèlement. S’il y a chantage, si la personne «draguée» se sent atteinte dans sa personne, c’est du harcèlement. Cet aspect  est souvent masqué par le fait  que certains hommes considèrent qu’une femme séduisante qui se met en valeur est nécessairement dans une démarche provocatrice et d’appel. Nombre d’entre eux d’ailleurs ne reconnaissent pas l’autonomie et la liberté de la femme qui pour eux est réduite au désir masculin. On est loin de l’attitude égalitaire qui cherche une relation équilibrée et contractuelle basée  sur le libre consentement.
 
Comment l’entreprise peut-elle gérer ces situations ?

Si le phénomène est réduit, il est relativement facile à juguler. Par contre, quand il envenime les relations et devient un objet de dénonciation et de revendication, il est, par conséquent, nécessaire de faire un diagnostic sur le style de management dans l’entreprise.
Ce phénomène de drague négative existe quand le style managérial coercitif est privilégié. Dans ce cas de figure   la personne se sent prise au piège dans la mesure où elle  n’a pas droit à la parole et n’a pas de possibilité de recours.
Je pense que l’entreprise peut mettre en place des solutions comme la boîte à idées qui permet de dénoncer les comportements pernicieux.
Tout comme les chartes de bonne conduite existent, on peut y spécifier le type de rapports à entretenir.
Ceci étant, on peut dire que la séduction permet de se sentir valorisé et de créer de l’appréciation mutuelle. Combien de fois a-t-on entendu que les femmes aiment être appréciées sur leur tenue vestimentaire, sur leur coiffure…? C’est valorisant. Cela prouve que les gens ont besoin d’un feed-back sur leur féminité ou masculinité. La séduction reste dans ce sens positive.
On peut exprimer de l’attirance, de l’admiration sans réduire la personne à un objet de plaisir appelé par les psychologues «Réification».
C’est une attitude de bienveillance qui consiste à montrer, envers son environnement humain, de la solidarité et de l’amabilité.