La procrastination : Entretien avec Mouhsine BENZAKOUR – Enseignant chercheur en psychologie sociale

La peur de l’échec peut prendre le dessus sur la volonté de faire

La procrastination, le fait de remettre systématiquement au lendemain ce qu’on peut faire aujourd’hui, est une attitude bien courante dans la vie. Beaucoup l’interprètent comme un signe de paresse, mais ce n’est pas toujours le cas. Quels en sont les vraies causes ? Quels sont les risques potentiels qu’elle engendre et comment s’en sortir compte tenu d’un contexte pas très enthousiasmant ? Mouhsine Benzakour, enseignant chercheur en psychologie sociale, explique le phénomène et prescrit quelques remèdes.

Pensez-vous que le phénomène de procrastination est courant aujourd’hui ? Pourquoi ?
Je voudrais revenir d’abord à la notion de procrastination qui est un terme relatif à la psychologie. Elle désigne la tendance à différer ou à remettre au lendemain une décision ou l’exécution d’un travail ou d’une tâche de la vie quotidienne.
Dans certains cas, il peut s’agir d’une tendance pathologique. Le procrastinateur n’arrive pas à se mettre au travail surtout lorsque les tâches ne lui procurent pas de gratification immédiate. Est-elle courante ? Oui, surtout chez nos jeunes élèves et étudiants. Dans la vie professionnelle, elle est remarquée dans l’administration publique surtout chez les responsables. Elle est également présente chez les indépendants et les freelances qui jouissent d’un temps de travail plus aménagé.

Comment se manifeste-t-elle ?
Les principales raisons ou excuses de la procrastination sont :
je n’ai pas le temps ;
j’ai peur de mal faire ;
je ne sais pas par où commencer ;
j’ai des choses plus agréables à faire en ce moment ;
j’ai besoin de vacances ;
ce travail n’est pas vital ;
je manque d’inspiration.
On devient souvent dépendant de ces situations. Il faut dire aussi qu’aucun milieu professionnel n’échappe à la procrastination. Par exemple, lorsqu’on travaille en tant que freelance, on jouit de cette liberté d’organisation de travail qui pousse parfois à la procrastination sans le vouloir.
On sait également que dans certaines structures, la complexité et la lourdeur du système (lenteur dans la transmission de l’information, cloisonnement des relations entre services, difficultés d’adaptation aux nouvelles méthodes de travail…) poussent parfois les individus à procrastiner.
Pour s’en sortir, il faut prendre le temps d’analyser cette envie constante de tout reporter. Est-ce un manque d’organisation ? Un manque de compétences ?
Toutefois, le fait de reporter une tâche au lendemain peut parfois être bénéfique, à condition de libérer son esprit pour repartir du bon pied. 

Vous avez évoqué la complexité du système comme une cause de la procrastination. Ne résulte-t-elle pas de problèmes purement personnels ?
Effectivement ! La procrastination résulte souvent d’un manque d’envie d’agir ou d’un manque de confiance en soi. Cela provient de la peur de l’échec ou du succès.
Le procrastinateur a peur de l’échec. C’est comme éviter de relever un défi. Si les chances de gagner sont minimes, on reporte et cela nous fait une excuse du genre «je n’ai pas eu le temps de préparer».
Le procrastinateur est généralement aussi plus perfectionniste que la moyenne. Les chances de ne pas être à la hauteur de ses exigences sont tellement fortes qu’il n’arrive pas à passer à l’acte ou à être en retard par rapport à son planning.
D’autres, par exemple, cherchent la pression pour pouvoir être au top. Alors, ils procrastinent pour aller chercher cette adrénaline.

Quelles sont les conséquences d’un tel état d’esprit sur le travail ?
La procrastination n’est pas facile à gérer ou à vivre. On se sent parfois coupable, inutile et même incapable. Ces sentiments peuvent entraîner un état de dépression dans les cas extrêmes. Ils peuvent être évités, si on arrive en amont à trouver les signes précurseurs.

Comment ?
Il existe beaucoup de méthodes qui peuvent aider à la stopper ou à la limiter. Je pense que le meilleur moyen, comme je l’ai souligné précédemment, est d’abord d’identifier les causes, planifier et organiser de façon efficace son emploi du temps et apprendre à s’acquitter facilement des tâches désagréables.
Je citerais quelques méthodes qui permettent de la vaincre avant qu’elle ne prenne trop d’ampleur et finir par pourrir notre vie.
Evaluer les priorités.
Eviter les tentations ou les voleurs du temps comme le fait de vérifier ses mails dix fois par jour. Cela pousse à procrastiner des tâches plus importantes et urgentes.
Se fixer des objectifs avec des délais soutenables pour pouvoir changer son approche concernant les tâches difficiles.
Rester organisé. La désorganisation augmente l’envie de procrastiner. On tend alors vers le chaos.
Diviser les tâches en sous-tâches plus petites et plus facilement gérables. Ceci nous aide à mieux les entreprendre plutôt que de s’attaquer à une montagne de tâches.
Etre discipliné. C’est ce qui manque bien souvent aux personnes touchées par l’ajournement.
Rester positif et s’encourager avec des paroles réconfortantes.
Demander de l’aide quand cela est possible.
Commencer par le plus simple pour se mettre en confiance et ainsi se motiver pour la suite. Ceci dit, certains préfèrent le contraire en commençant par les tâches les plus ardues pour pouvoir profiter tranquillement des tâches plus faciles.
Profiter des moments où l’on se sent en forme.
Se récompenser lors des petits succès et se punir lorsque la procrastination refait surface.