La peur et le style directif engendrent le mensonge

Le mensonge fait partie de notre quotidien, il est répandu dans la société et dans tous les types d’entreprises. C’est une solution de court terme dont les conséquences sont souvent désastreuses.

Certaines entreprises ont l’expérience du mensonge, que ce soit pour doper leur chiffre d’affaires, séduire les banquiers, échapper au fisc ou vanter les mérites de leur produit … Les salariés ne sont pas également exempts de tout reproche. Ils rivalisent de prouesses pour gagner du temps, pour montrer qu’on est affectif ou autre. Ahmed Al Motamassik, sociologue d’entreprise, précise qu’il s’agit de solutions de court terme aux conséquences souvent dévastatrices.

Le mensonge est-il un phénomène courant au travail ?

Il est vrai que le mensonge fait partie de notre paysage. Il est répandu dans tout type d’entreprises et même au niveau sociétal. Pour revenir à la définition, le mensonge peut être une transformation et une altération de la réalité. On donne une information qui peut être partielle, qui n’existe pas ou ne pas la transmettre carrément.
A mon sens, le mensonge a parfois le but d’entretenir et de préserver une relation. Je m’explique : dans le cas où une sollicitation présente des risques ou tout simplement parce qu’on ne veut pas blesser son collègue, l’individu peut mentir en invoquant de fausses justifications pour adoucir sa réponse négative.
Pour un manager, la démarche consiste à faire de fausses promesses pour éviter les tensions au sein de l’équipe ou pour gagner du temps. Il s’applique par exemple parfaitement à une demande de promotion ou d’augmentation de salaire. Parfois même, il s’agit de «fausse valorisation», du genre le chef qui s’est battu auprès de sa direction pour que son équipe bénéficie d’une augmentation de salaire, alors qu’il n’en est rien. Certaines entreprises ont l’expérience du mensonge. Elles ont recours à des subterfuges qui permettent de repousser la réalité, mais de façon temporaire seulement.
Certains commerciaux jouent sur ce volet pour vendre leur produit, mais se font rattraper tôt ou tard.

Prend-il des formes particulières ?

On peut dire qu’il existe quatre typologies de mensonge. Le premier niveau est d’amplifier une information afin de pousser les salariés à réagir soit positivement dans le cas où on veut les presser en cas de relâchement, soit négativement pour déclencher un mauvais climat social. Le deuxième niveau consiste à se prémunir contre certains ris-ques potentiels, par exemple cacher des trous de trésorerie pour ne pas créer de panique. On minimise les dégâts par des mensonges. Le troisième niveau est de transformer l’information, donner une demi-vérité par exemple. Le quatrième est de l’inventer carrément, notamment en faisant courir une rumeur.

Qu’est-ce qui explique un tel comportement ?

Parce que les entreprises font face à des défis que ce soit en interne ou en externe.  Elles voient leurs parts de marché décliner, leur personnel se démotiver… Ces défis créent l’insécurité. Elles ont recours aux mensonges qui permettent d’occulter la réalité. Pour certains, le mensonge est un mécanisme de défense pour continuer à exister. Dans cette vision, on entend bien souvent un adage qui dit «je mens, donc je suis». La psychologie a montré que le mensonge est un moyen de rendre la réalité plus acceptable.

Existe-t-il des environnements propices au mensonge?

Je dirais que les entreprises imprégnées du style directif sont les plus vulnérables à ce genre de comportement parce que tout simplement les gens ont peur. Le management par la peur engendre ce genre de comportement. Inversement, un style participatif ne fait que le diminuer parce qu’on incite les autres à la prise de parole, à la critique…et donc par ce biais, on déballe tout même si c’est parfois difficile à le dire.

Quels peuvent être ses effets ?

Comme je l’ai souligné précédemment, beaucoup peuvent être en passe de dire des mensonges, afin de ne pas froisser les susceptibilités ou pour améliorer l’ambiance du travail, cela se révèle sans conséquences. Mais lorsque le mensonge empoisonne les rapports hiérarchiques ou devient un mode de gouvernement d’entreprise, les conséquences peuvent être plus graves.
Dès lors, l’information ne devient plus fiable. Cela peut aller jusqu’à la dégradation du climat social. De ce point de vue, le mensonge coûte de l’argent, coûte du temps et nuit à l’image de l’entreprise auprès de ses clients et partenaires. Il peut être considéré comme anti-productif en freinant l’obtention du niveau de qualité et de nouveaux marchés.

Avez-vous un exemple à ce sujet ?

Il y a eu par exemple un cas où un chef d’entreprise voulait vendre son entreprise à un holding. Le personnel a fini par apprendre la décision et a alors montré son inquiétude. Ce qu’a nié en bloc le manager pour ne pas créer de tension. Résultat: tout le personnel a commencé à chercher du travail ailleurs. L’opération a fini par échouer à cause d’un audit défavorable. Pas de rachat donc, et le chef d’entreprise s’est retrouvé dans une situation plus difficile qu’auparavant avec des démissions, un climat malsain… Personne ne le croyait plus. Comme je l’ai signalé, c’est cette notion de peur qui fait qu’on se dirige vers le mensonge alors qu’en étant transparent, on minimise les risques. Il existe un seuil critique à ne pas dépasser surtout dans les situations de crise.

Peut-on le contrer ?

Seules les entreprises qui travaillent sur l’amélioration de la communication interne ou externe arrivent à s’en sortir. Pratique encore récente dans les entreprises, la mise en place de charte de valeurs permet également de sensibiliser le personnel sur la bonne gouvernance. Cette démarche oblige les dirigeants à être transparents dans leurs pratiques quotidiennes, de faire preuve de plus de moralité et de travailler leur exemplarité. Le mensonge n’est ni une base managériale, ni une base marketing.
Propos recueillis par B.H.