La langue est un outil de travail seulement

Dans une partie de la société marocaine, la qualité sociale et intellectuelle d’une personne est perçue à  travers la langue qu’elle utilise. Certaines entreprises exigent l’utilisation d’une langue donnée dans les communications entre ses employés pour des raisons pratiques.

Le Maroc est un pays où le multilinguisme a une longue tradition et où les gens pratiquent quotidiennement plusieurs langues : l’arabe classique qui est la langue officielle du pays, la darija, l’amazigh, le français, l’espagnol… Dans ces conditions, il est facile d’avoir un relâchement sur la maîtrise de l’une d’entre elles, ou de mélanger les expressions et donc détériorer la qualité du rendu. Malgorzata Saadani, coach international ICC et DG du cabinet ANC Communications, nous explique comment s’en sortir.

En fonction de quoi doit-on choisir la langue à utiliser dans l’entreprise ?

La langue utilisée doit être claire, précise et compréhensible, quelle que soit son origine. En d’autres termes, on utilise celle qui permet de bien s’exprimer et de bien se faire comprendre. De par mon expérience personnelle qui est caractérisée par l’aspect multiculturel et, forcément, multilingue, la langue que l’on utilise pour communiquer avec notre entourage est un outil de travail. Elle permet de transmettre aux autres nos idées, nos propositions et nos remarques ; elle constitue un véritable pont entre nous et nos interlocuteurs. L’unique condition liée à l’utilisation d’une langue est sa bonne maîtrise. Quelle que soit la langue d’un écrit ou d’un discours, la construction des phrases doit être correcte sur le plan de la syntaxe, de la grammaire ou encore de l’orthographe. Cela paraît être une évidence, mais en réalité il suffit parfois de lire quelques CV ou autres documents pour se rendre compte à quel point les gens surestiment leurs connaissances linguistiques. Ce n’est pas parce qu’on réussit à se faire comprendre que l’on maîtrise une langue !

Le multilinguisme présente-t-il des contraintes ?

La principale contrainte du multilinguisme est le niveau d’exigence élevé que l’on a vis-à-vis des collaborateurs qui, au lieu de maîtriser une seule langue considérée comme étant leur langue maternelle, se trouvent dans la nécessité d’en maîtriser plusieurs. Le Maroc est un pays où le multilinguisme a une longue tradition et où les gens pratiquent quotidiennement plusieurs langues : l’arabe classique, qui est la langue officielle du pays, la darija, l’amazigh, le français, l’espagnol, l’anglais… Dans ces conditions, il est facile d’avoir un relâchement sur la maîtrise de l’une d’entre elles, ou de mélanger les expressions et donc détériorer la qualité du rendu.
Il existe aussi une autre contrainte liée au multilinguisme, légale cette fois-ci, à savoir la préservation de la parité entre les différentes langues, ce qui implique l’édition de tous les documents dans toutes les langues déclarées comme étant officielles. Le cas le plus édifiant en ce sens est le fonctionnement de l’Union européenne, où il existe à ce jour 23 langues officielles (sur le plan de la préséance) et égales entre elles. N’importe quel document doit donc être disponible dans chacune de ces langues, tout comme n’importe quelle intervention verbale. Cela donne beaucoup de travail aux traducteurs et interprètes !

La «darija» par exemple est-elle mal vue en entreprise ?

La darija est la langue maternelle des Marocains et je vois mal comment une entreprise pourrait la déconsidérer en se permettant une telle intrusion dans l’identité de ses employés. Dans une partie de la société marocaine, il existe encore des préjugés quant à la qualité sociale et intellectuelle des gens, perçue à travers leur langue d’expression. On attribue certains traits de caractère comme par exemple  l’ouverture d’esprit, la modernité, la piété ou le dynamisme, en fonction de la langue que l’on entend chez quelqu’un et non pas selon le contenu de ses paroles et au vu de ses actes. C’est un piège des clichés qui mène souvent à des erreurs de jugement.
Indépendamment de cet aspect social, il arrive que les entreprises exigent l’utilisation d’une langue donnée dans les communications entre ses employés tout simplement pour des raisons pratiques, dans le souci de standardiser les normes de communication. C’est par exemple le cas dans certaines multinationales qui imposent l’utilisation de l’anglais pour mieux communiquer entre la maison mère et les filiales à travers le monde. Mais même dans ces cas, on laisse toujours aux gens la liberté de s’exprimer dans leur langue maternelle, lors des échanges informels et des contacts avec les partenaires locaux.

Quels avantages peut-il y avoir à parler plusieurs langues ?

C’est comme si l’on se demandait quel intérêt pour une femme à posséder plusieurs robes. Parler une langue est toujours enrichissant, cela nous ouvre les portes pour comprendre toute une civilisation, de mieux connaître les gens : leur culture et leur environnement, de lire les grandes œuvres dans leurs versions originales. Parler aux gens dans leur propre langue est toujours un grand atout, même si l’accent imparfait témoigne de nos origines.

Y a-t-il des entreprises qui exigent de parler une seule langue au bureau ?

Il existe des initiatives allant dans ce sens, en particulier dans les centres d’appel téléphoniques offshore où l’employeur «conditionne» ainsi les salariés dans une ambiance particulière, pour des raisons purement commerciales. Une certaine rigueur dans ce sens apparaît aussi dans les entreprises où il y a une grande mixité des employés venant souvent de différentes régions et pays. Si les employés locaux parlent entre eux la langue incompréhensible pour la moitié de leurs collègues venus d’ailleurs, l’ambiance au sein des équipes risque de s’en ressentir… Sans parler de la bonne circulation de l’information.

Quels sont les critères de choix d’une langue de travail ?

Le choix de la langue dépend de la politique globale de communication adoptée par l’entreprise qui tient compte, entre autres, de son image de marque, de sa culture interne et du profil de sa clientèle et de ses partenaires en affaires. Il existe aussi des contraintes techniques liées au secteur d’activité et à la formation professionnelle, surtout dans les métiers où les études et les activités professionnelles sont proposées dans certaines langues seulement.
Toutefois, quelle que soit la langue choisie, il faut respecter sa pureté linguistique et aussi l’élégance du vocabulaire et de la prononciation soignée. Et surtout, ne pas oublier que le plus important c’est le contenu.