La drague au bureau : un facteur de bonne humeur ?

Une remarque agréable ou un geste déplacé, une formule flatteuse
ou une allusion scabreuse… la drague en entreprise revêt bien des formes.
La drague est avant tout affaire de culture d’entreprise et, si on la pratique
joyeusement à peu près partout, certaines entreprises sont pour
la séparation des sexes.

Gominé comme un acteur latino, honnête comme un camelot de Jamaâ Lafna, le sourire malicieux et le regard aiguisé d’un chasseur, Nizar, 33 ans, est ce qu’on appelle un authentique dragueur. Et il a l’embarras du choix ! Sur les 300 personnes employées dans ce centre d’appel d’un opérateur de téléphonie, la majorité sont des filles. «Je les drague toutes et elles aiment ça !» Nizar ne rate pas une seconde, il drague «avant de commencer la réception des appels, pendant les pauses…» Et lorsqu’il a le casque collé aux oreilles ? «J’envoie quelques messages ! Entre deux appels. On a des applications spéciales et les numéros des personnes de toute la boîte». Marié, c’est uniquement par jeu qu’il opère, affirme-t-il. Le cadre de l’entreprise offre en général un bon garde-fou contre toute dérive. Mais c’est sans compter les soirées de l’entreprise, les pots de départ, les séminaires… C’est justement lors d’une soirée organisée par l’opérateur téléphonique que Nizar a dû mettre le holà. Une fille un peu trop entreprenante voulait absolument aller plus loin. A force de jouer avec le feu… Sa méthode n’est pourtant pas des plus subtiles. «Je fais des compliments du style : tu es mannequin ?»

La discrétion est le plus souvent de rigueur
«Oui, c’est affligeant, la drague au bureau comme dans la rue est nulle au Maroc, mais efficace… Malheureusement !», déplore Youssef, célibataire timide, 36 ans et ingénieur à la wilaya d’une grande ville du centre. «Les filles ont l’habitude d’être draguées de cette manière et lorsque tu sors des codes, elles sont paumées». Youssef est l’antithèse du dragueur. Et lorsqu’il ose, il se prend presque toujours des «râteaux». «Je préfère le contact plus subtil, mais apparemment elles attendent du classique, bien lourd», souligne-t-il. Ainsi, Youssef ne se permet que quelques mots complices avec sa secrétaire. «Je sais que lorsqu’elle met des talons, c’est qu’elle a le moral. Lorsque je rentre au bureau, je commence toujours par regarder ses pieds. Un petit jeu entre nous…». Rien de méchant. La drague en entreprise est d’ailleurs généralement discrète. Et ce n’est certainement pas la peur de la loi qui est en cause. Au Maroc, nous sommes encore bien loin de la «procédurite aiguë» qui sévit outre-Atlantique. Il est fort heureusement encore possible de s’offrir des fleurs sans se voir traîner devant les tribunaux pour harcèlement sexuel ! Le regard des autres constitue le seul frein.
Les relations entre salariés affectent évidemment, positivement ou négativement, l’ambiance de l’entreprise et donc le travail. Plus que la drague stricto sensu, ce sont les échanges conviviaux, voire amicaux qui semblent indispensables au bon fonctionnement d’une entreprise.

La séduction, un jeu qui peut mal tourner
Halima, 22 ans, responsable marketing dans le secteur des télécoms, a testé deux types d’entreprises fort différentes. Dans l’une, la direction était indifférente (ou fermait les yeux ?) sur ce type de comportement ludique de séduction, persuadée que cela jouait sur la motivation. «Notre patron fermait les yeux sur tout et aurait sans doute été ravi de voir des couples se constituer. L’approche des hommes était quelquefois un peu ringarde, mais il y avait dans la boîte un bon esprit». Halima, en revanche, ne garde pas un très bon souvenir de cette autre «boîte qui n’embauchait que des voilées», précisément en pensant éviter ce genre de rapprochement. Pour elle, «l’ambiance était détestable. Je faisais vraiment tache. Non voilée, j’étais aussi la seule qui osait parler aux hommes. Une chose mal perçue par eux, même si les raisons restaient toujours professionnelles. Tous se sentaient obligés d’ajouter encore de la distance. J’ai fini par démissionner. Il est quand même plus facile de se lever le matin en se disant qu’on va rencontrer des gens sympas, non ?». En somme, c’est la culture d’entreprise qui favorise ou pas ce genre de pratique.
Dans l’entreprise, il y a toujours les adeptes de la séparation travail/vie privée. Certains ont fait les frais du mélange des genres. Amale, responsable communication, a eu durant des mois un chevalier servant : «Il m’attendait tous les matins devant la machine à café, il se proposait toujours pour aller me chercher un sandwich le midi… Il ne lâchait pas prise malgré mon indifférence. J’ai fini par accepter une invitation». Après un dîner durant lequel Amale lui explique gentiment qu’elle ne partage pas ses sentiments, Dr Jeckyll se transforme en Mister Hyde. «Tout a changé : en réunion, il m’envoyait des vannes, il propageait des ragots, me faisait passer pour une allumeuse… Et lorsqu’un homme qui me plaisait vraiment est entré dans l’entreprise, ma réputation était déjà faite, je n’osais plus agir.»
Aïda, commerciale, 30 ans, a dû dire non aussi. «Je n’étais pas là pour me faire draguer par un gamin ! Mais ça m’a fait rire. Il me regardait, me faisait des signes, des poses, sans jamais me parler. J’ai fini par lui expliquer qu’il était beau garçon, intelligent mais que je n’étais pas intéressée et l’on est devenu de bons copains. Aujourd’hui, il vient me saluer comme un mec : “bonjour khouadri !”. Outre la drague pure et dure, «il y a aussi les hommes galants qui vous offrent des fleurs. Ça reste gentil, même si c’est pour vous demander un petit service après…».
Et entre gens mariés ? «La drague existe également», affirme Zakaria, ingénieur informatique dans une grande société industrielle. Trentenaire, deux enfants, il avoue se prêter souvent à ce qu’il préfère appeler «le petit jeu de la séduction» même avec des femmes mariées, «sauf que c’est plus subtil, à cause de la réputation de l’un et de l’autre. Et de toute façon, ça va rarement plus loin. Mais je pense que le phénomène est courant et ne prête pas à conséquence, tant que l’on respecte la personne.
On peut blaguer et chacun se fixe des limites et impose celles des autres vis-à-vis de lui. Et puis, reconnaissez-le, le jeu de la séduction permet d’avoir des rapports cordiaux et une bonne ambiance au travail». Les avis restent partagés sur la conclusion !


avis de psychologue
«La séduction est nécessaire à tout échange»
Pour Assia Akesbi Msefer, psychologue, professeur à l’ISCAE et fondatrice de l’ESP (Ecole supérieure de psychologie), «l’attrait de l’autre agrémente une vie». Que dire alors de la séduction dans l’entreprise ? Ne constitue-t-elle pas également une stimulation, un moteur pour les relations de travail et donc pour le travail lui-même ? Sa réponse est affirmative, mais elle cloue au pilori les hommes qui considèrent qu’une femme séduisante est dans une démarche provocatrice et d’appel.

La Vie éco : La drague en entreprise est-elle un phénomène courant au Maroc ?
Assia Akesbi Msefer : La drague n’est pas une pratique spécifique à une société. Cependant, on pourrait penser qu’au Maroc, dans la mesure où la mixité est récente et incomplète et que l’attrait d’un autre sexe relève encore du tabou, l’autre devient, davantage qu’ailleurs, objet de désir. Pour ces raisons, l’approche vers l’autre sexe reste ici difficile et les échanges peu spontanés.

Hommes et femmes draguent-ils de la même façon ?
J’ai posé la question à mes étudiants qui m’ont presque tous répondu non. Les femmes draguent de façon plus discrète, par des regards, des encouragements. Elles se laissent draguer, plus qu’elles ne draguent de façon active. Les hommes agissent par des mots, des gestes, en étant galants aussi, flattant le narcissisme de l’autre. En arabe le mot «siada» signifie aussi bien «drague» que «chasse». A travers les époques et les lieux, les hommes séduisent différemment. Il semblerait qu’au Maroc, la drague joue moins sur le physique que sur le statut, les signes extérieurs de richesse, le confort matériel à offrir. Une réponse sans doute aussi à des attentes de l’autre côté.
Mais j’observe aujourd’hui énormément d’hommes timides qui, craignant un rejet de l’autre, restent finalement dans une attitude d’attente. Nombre d’entres eux ont besoin d’être rassurés, chez l’autre, sur la recevabilité de leurs attentes. La drague est assurément une prise de risque. C’est une proposition incertaine de sa personne à l’évaluation de l’autre.

Quand la drague devient-elle harcèlement ?
La drague est une tentative de séduction, elle se situe au-delà de la séduction et en deçà du harcèlement. C’est un intérêt tout à fait naturel porté à l’autre, quel que soit son sexe d’ailleurs. C’est l’indifférence des êtres entre eux qui poserait problème.
Lorsque vous n’avez d’un côté aucun répondant, voire un refus et de l’autre une obstination, un acharnement, vous êtes dans un cas de harcèlement. S’il y a chantage, si la personne «draguée» se sent atteinte dans sa personne, c’est du harcèlement. Il y a aussi un aspect très culturel. Certains hommes considèrent qu’une femme séduisante qui se met en valeur est nécessairement dans une démarche provocatrice et d’appel. Nombre d’entres eux, d’ailleurs, ne reconnaissent pas l’autonomie de la femme qui pour eux appartient d’abord à l’homme.

La société marocaine n’est-elle pas aujourd’hui davantage portée vers la séduction ?
Tout à fait. Le look des femmes a beaucoup évolué et est beaucoup plus porté vers la séduction. Les hommes eux-mêmes s’intéressent davantage à leur corps et plus seulement à leurs muscles. Ils prennent soin de leur peau, se font faire des massages. La naissance de magazines masculins est aussi le reflet de cette tendance. Partout on s’éloigne des valeurs viriles de la force pour tendre vers la séduction. Dans le domaine commercial par exemple. Il suffit pour cela d’observer nos vitrines… Une dose de séduction est nécessaire à tout échange.

La drague joue-t-elle sur l’ambiance de travail ?
Différentes théories s’affrontent : faut-il ou non séparer le professionnel du personnel ?

Dans la pratique, il est difficile de saucissonner les gens en deux. On peut donc nuancer cette approche et reconnaître que nous ne sommes pas des robots. Une dose de drague, je préfère le terme de séduction, est tout à fait gérable, voire souhaitable. Elle peut en effet stimuler une ambiance, un climat professionnel. Un échange de sourires dans une équipe ne peut nuire à la rentabilité de l’entreprise !