Il faut que chacun se crée un espace de liberté important

Conjoints dans la vie, Nadia Cathomen et Patrick Barrau exercent en tant que coaches depuis une dizaine d’années.

Le coaching et le couple, les méthodes pour réussir, les écueils à  éviter, à  la maison et au bureau… Interview.

nadia cathomen & patrick barrau Animent ensemble le cabinet Devenir
«L’alliance, c’est l’engagement à  ne pas remettre en cause la relation malgré le haut degré de frustration que l’autre peut vous faire vivre».

Il est psychologue de formation ; elle, psychothérapeute et enseignante. Unis pour le meilleur et pour le pire, ils ont en commun une passion pour le coaching. Ce qui les a amenés à  fonder Maroc Devenir, cabinet qu’ils animent ensemble. Que du bonheur ! Cependant, préviennent M. et Mme Barreau, «il faut rester vigilant pour ne pas mélanger dimension affective et dimension professionnelle». Ils donnent ici leur vision du travail en couple.

La Vie éco : Depuis quand travaillez-vous ensemble, quel est votre passé et votre démarche professionnelle ?
Patrick Barrau : On a commencé à  travailler ensemble en 1996 ; nous avions déjà  un cabinet de coaching à  Paris. Je suis venu préparer le terrain ici, en 2002, Nadia et les enfants m’ont rejoint en 2004. Nous développons un cabinet exclusivement spécialisé en coaching, Maroc Devenir, qui a pour mission de développer les potentiels et les talents chez les individus, les équipes et les organisations, afin de faire réussir les projets personnels et collectifs.

Nadia Cathomen :
Nous étions tous les deux dans une démarche de coaching. Je suis également psychothérapeute et enseignante, et Patrick psychologue… On a regardé ensemble comment gagner en efficacité, dans un monde de l’entreprise o๠la femme, il y a une dizaine d’années, commençait tout juste à  prendre place à  des postes à  responsabilité ou de management. Il était important pour nous de dire que travailler en complémentarité était possible, de le montrer à  travers une expérience ayant valeur d’exemple. A l’époque, même en France, la place de la femme dans l’entreprise était encore difficile, source de rivalités…

P.B. : En gros, la femme qui voulait réussir sur le plan professionnel se devait d’investir tous les attributs masculins, et devait quelque part laisser de côté sa féminité pour faire sa place. Et c’était bien dommage, car l’intuition, la sensibilité, la diplomatie, l’intelligence émotionnelle sont aujourd’hui les vrais atouts qu’on recherche chez la femme dans l’entreprise, en plus, bien sûr, des compétences classiques de gestion, de rigueur et de professionnalisme, et ce, y compris chez les hommes, ici comme ailleurs.

Des couples font-ils appel à  vos services ? Quelles différences entre coaching et psychothérapie ?
P.B. : Oui, nous constatons qu’une demande émerge au niveau des couples. Il faut noter qu’il ne s’agit pas obligatoirement d’une demande «de crise», mais de renforcement de la qualité relationnelle, c’est ce qui est intéressant. Bien sûr, surtout dans le cas o๠un couple travaille ensemble, il faut essayer de consolider les relations, c’est une sorte de méthode de prévention, non pas pour éviter les crises, car elles sont inévitables, mais apprendre à  mieux les accueillir et les gérer.

N.C. : La psychothérapie consiste en un travail sur la connaissance de son passé et les interprétations, notamment la relation parents-enfants. Le coaching en revanche est tourné vers le présent et l’avenir. Nous intervenons sur le chemin à  parcourir entre l’état présent vécu par la personne et l’état désiré de celle-ci sur les plans personnel et professionnel. Il s’agit d’évaluer le fonctionnement et le comportement actuels pour se diriger vers un comportement choisi, avec des objectifs mesurables et atteignables. Pour les objectifs de couple, c’est «comment faire», c’est «comment être» pour arriver à  satisfaire les attentes individuelles et partagées.

P.B. : Pour réussir à  travailler en couple, bien plus que se regarder dans les yeux, ce qui compte, c’est regarder dans la même direction, partager la même vision, le même projet, et de grands objectifs communs. Il y a forcément des dissensions, mais l’intention et la vision doivent rester les mêmes et être portées par des valeurs partagées. La difficulté est de séparer l’entreprise de la vie privée, il faut rester très vigilant à  ne pas mélanger la dimension affective avec la dimension professionnelle. Ce qui n’est pas toujours évident, car c’est le mélange qui crée les problèmes. Le danger, bien sûr, c’est qu’une crise dans le domaine intime ou familial arrive au bureau et influence les relations professionnelles ou inversement.

Avez-vous vécu ce mélange des genres ? Comment le combattre ?
N.C. : Au début, en ce qui nous concerne, on a beaucoup dérapé, d’ailleurs nos enfants en avaient ras-le-bol. On a dû remettre de l’intégrité là -dedans. Si on se laisse déborder, le boulot entre sans arrêt à  la maison, on pense à  quelque chose entre l’entrée et le dessert… C’est vrai qu’on s’est laissé envahir, surtout que nous sommes passionnés l’un et l’autre par ce métier. Vous savez, le coaching, qui est une démarche orientée pleinement vers l’humain, c’est plus une passion qu’un métier, il est donc difficile de se restreindre. Mais une vigilance de chaque instant nous a permis de faire la part des choses.

P.B. : Pour travailler en couple de façon durable, il faut conscientiser les jeux psychologiques qui existent toujours entre les êtres humains, et a fortiori au sein d’un couple. Les jeux psychologiques de pouvoir et de domination, la posture de «victime» qui se plaint ou de «persécuteur», qui veut mettre l’autre «sous contrôle». Ces jeux sont toujours là , il n’y a pas de mal à  ça, mais il faut en prendre conscience pour les freiner et les estomper, afin d’éviter les effets secondaires!

N.C. : Il y aussi le fait que, quelque part, on cherche toujours dans l’autre «un clone»… Il faut accepter la différence, le rythme et les idées de l’autre. Cela paraà®t évident, mais c’est ce qu’il y a de plus difficile, on ne peut penser aux mêmes choses au même moment, être en synergie totale. Intellectuellement on le sait, mais dans la pratique c’est plus difficile. Et, paradoxalement, pour pouvoir vivre et travailler pleinement ensemble, il faut que chacun se crée un espace de liberté important. Sans cet espace de liberté, la recherche d’une certaine forme de fusion entraà®ne la confusion, puis l’étouffement, et la sclérose de la relation. Le travail en couple peut marcher, les exemples sont nombreux. Il est également important par rapport à  une notion de coaching de créer un contrat et une alliance : mettre en place des tâches délimitées, et ne jamais remettre en question la relation, en dépit des frustrations que l’autre peut vous faire vivre. C’est ça aussi une relation de couple réussie.

P.B. : L’alliance, c’est l’engagement à  ne pas remettre en cause la relation malgré le haut degré de frustration que l’autre peut vous faire vivre ! Mais il n’y a pas de schéma idéal, et donc il est capital de ne pas enfermer justement la relation dans un schéma idéal. Pourquoi ? Parce que les attentes idéalisées nous préparent à  vivre de nombreuses frustrations. Il est plus important de construire une complicité sur la base d’une communication authentique, avec beaucoup d’écoute, et de partager les attentes respectives, qui ne sont pas toujours les mêmes. Laisser à  chacun la possibilité de découvrir et de verbaliser ses vraies attentes, ses vrais besoins, mais aussi ses doutes et ses fragilités est fondamental. Ainsi, l’espace d’échange réel, conforté par une dose importante de liberté mutuelle, permet d’éviter l’apparition de souffrances et de résignation.