Handicap au travail : les entreprises restent indifférentes

Le handicap reste un facteur d’exclusion extrêmement fort non seulement dans
le monde du travail mais aussi dans l’éducation et la formation. Les entreprises jugent les personnes handicapées peu productives.

Ils sont très visibles au sein de la population, mais dans le monde du travail, on en trouve très peu. Il s’agit des personnes handicapées estimées à plus de 1,6 million. La seule enquête nationale sur le handicap à cette date, réalisée par le Secrétariat d’Etat chargé de la famille, de l’enfance et des personnes handicapées montre que seulement 10% des personnes en situation de handicap sont des actifs occupés, soit 160 000. Dans les tranches d’âge de 15 à 60 ans, ce taux peut atteindre les 12%.
Les actifs chômeurs représentent quant à eux 13% de l’ensemble de la population en situation de handicap et 15,6% de la tranche d’âge 15-60 ans.
L’ensemble des personnes inaptes au travail pour raisons médicales représente 32,7% de la population des personnes en situation de handicap. Pis, le collectif pour la promotion des droits des personnes en situation de handicap a estimé le coût d’exclusion à 9,2 milliards de DH, soit près de 2% du produit intérieur brut.
Ces chiffres sont révélateurs de la discrimination dont est victime cette catégorie de population sur le marché du travail.

Pour beaucoup de spécialistes, cette indifférence trouve son origine dans plusieurs facteurs. D’abord pour des raisons de compétences. «Leur niveau d’études est le plus souvent faible», reconnaît Mohamed Khadiri, président de l’Amicale marocaine des handicapés. Cette situation vaut particulièrement pour ceux qui sont nés avec des déficits physiques très marqués qui font qu’ils ont du mal à poursuivre des études poussées, et ce, en aval, à cause d’un système scolaire inadapté. Parmi cette catégorie, les seuls qui arrivent à s’en sortir, notamment chez les non-voyants, ont des formations souvent basiques de niveau standardiste.
Généralement, quand on voit une personne handicapée atteindre un haut niveau de compétence, c’est qu’elle a été rattrapée par un accident de la vie après avoir déjà intégré le monde du travail ou qu’elle a pu surmonter un problème physique moins contraignant.
La cause de cette méprise est qu’un handicapé est considéré comme un fardeau pour l’entreprise qui redoute des investissements lourds dans des conditions de travail plus ergonomiques, en particulier pour les handicapés moteurs. «Or, en pratique, ce type de handicap ne représente qu’un faible pourcentage des cas», note le président de l’AMH.

Il suffit d’observer l’accessibilité des bâtiments publics ou privés pour se rendre compte du niveau d’indifférence. D’ailleurs, «certaines sociétés ont dû mettre la pression sur des parlementaires afin que la loi sur l’accessibilité ne prenne pas en considération les immeubles existants pour ne pas avoir à investir dans la normalisation de leurs locaux», fait remarquer M. Kadiri. De là à dire que les handicapés moteurs ne sont pas les bienvenus, il y a un pas qu’on peut franchir très rapidement.
Les handicapés visuels sont logés à la même enseigne. Rares sont en effet les ascenseurs dotés d’écriture en braille pour leur permettre d’avoir plus d’autonomie. Dans ces domaines, le Vieux continent est largement en avance sur le Maroc. En Europe, l’ergonomie est tellement réglementée que cela va du cheminement praticable (couloirs, escaliers, portes, ascenseurs, équipements sanitaires…) jusqu’à l’usage du téléphone, les installations socio-éducatives…
Autres difficultés à signaler, les préjugés. «On cultive une tradition d’élite, et ce, dès la scolarité. Lors des entretiens d’embauche, les entreprises recherchent la perle rare. Elles perçoivent les personnes handicapées comme diminuées et imaginent donc avec difficulté la valeur ajoutée qu’elles pourraient leur apporter», commente Essaid Bellal, DG du cabinet Diorh.

Il y a aussi la crainte des difficultés relationnelles avec les collègues, des arrêts maladie à répétition, de l’investissement dans un encadrement renforcé… Bref, embaucher des travailleurs handicapés est, aux yeux de beaucoup de managers, trop compliqué et pas assez rentable. Pourtant, «les salariés handicapés sont, la plupart du temps, nettement plus motivés que leurs collègues valides», fait remarquer Essaid Bellal. Ils s’investissent énormément dans leur travail, cultivent l’esprit d’équipe, s’intègrent vite, car un emploi leur donne l’opportunité de trouver leur place dans la société, d’avoir des responsabilités, de s’épanouir… Bref, d’être utile.
Dans les conditions actuelles, seul le législateur et l’Etat peuvent inciter les employeurs à se montrer plus réceptifs. D’abord par des lois plus contraignantes. Le code du travail se contente de réprouver la discrimination. En revanche, la loi 7/92 relative à la protection sociale des personnes handicapées oblige les secteurs public et semi public à recruter des personnes handicapées. Comme le prévoit ce texte, un quota de 7% des effectifs est fixé par voie réglementaire. Cependant, force est de constater que presque rien n’a été fait dans ce sens. Le privé n’est quant à lui soumis à aucune obligation. Il a été seulement question  d’un quota de 5% évoqué par le précédent gouvernement, mais il n’y a eu aucun dispositif légal allant dans ce sens.

L’échappatoire la plus sûre pour ces personnes est l’auto-emploi. L’Etat pousse d’ailleurs dans ce sens. A ce titre, la loi 07-92 invite l’administration à accorder «sa sollicitude aux coopératives de production constituées par les handicapés et leur fournit toute aide nécessaire en incitant les services de l’Etat, des collectivités locales et des établissements publics à s’approvisionner, pour la satisfaction de leurs besoins, en produits des dites coopératives».
En Europe, certains pays ont fixé des quotas, mais offrent une alternative aux entreprises qui ne désirent pas recruter des handicapés. Par exemple, en France, elles ont la possibilité de verser une contribution annuelle à des associations chargées de redistribuer les sommes collectées au profit des handicapés plutôt que de s’appliquer au quota exigé (6% de l’effectif d’une entreprise de plus de 20 salariés).

Ensuite, à côté de la loi, il est possible de mettre en place des mesures incitatives, comme des exonérations fiscales ou la réduction des charges sociales. Après tout, un handicap ne doit pas être pris comme une fatalité, on peut le surmonter pour peu qu’il y ait un coup de pouce énergique.

 

>> lire : Les préjugés développent chez les handicapés au travail un sentiment d’incapacité et d’infériorité

>> lire : Les salariés handicapés sont souvent nettement plus motivés que leurs collègues valides