Gérer un business en couple, bonne ou mauvaise idée ?

Les couples sont de plus en plus nombreux à  partager l’aventure de l’entreprise.
Investissement humain et financier commun, complémentarité et
solidarité : les clés de la réussite.
Plusieurs couples ont répondu aux questions de «La Vie Eco» :
retour sur des
success stories… construites à  deux.

«Chérie, tu m’arranges mon nÅ“ud de cravate, j’ai rendez-vous avec le banquier…». Au-delà  des commodités vestimentaires ou de transport, de la gestion pas toujours évidente de la vie domestique, il semble qu’il y ait de plus en plus de couples à  choisir l’aventure du business à  deux, dans la médecine, la communication ou les nouvelles technologies, entre autres. Sur le mode : «Puisqu’on dort ensemble, pourquoi on ne s’entendrait pas au bureau ?» Et si en Europe la tradition de l’entreprise «de couple» est bien ancrée, au Maroc, la donne est tout autre. «Ici, c’est l’homme qui ramène l’argent et la femme n’a pas le droit de savoir d’o๠il vient, en général elle le reçoit et ne se pose même pas la question», déplore Soraya Leuwenkroon, qui partage la vie professionnelle de Lucien, son Flamand de mari, depuis qu’elle l’a épousé en Belgique, il y a bientôt une vingtaine d’années…

«C’est à  moi qu’ils doivent rendre des comptes… mais c’est lui le boss»
«En Europe, on voit beaucoup de petites entreprises créées par des conjoints, de nombreux groupes se sont constitués de cette manière. Ici, au Maroc, c’est très rare, et même si la femme est présente, c’est la plupart du temps pour les petits boulots : l’homme doit garder son statut. Mais c’est en train de changer», note la trésorière de l’Association des femmes chefs d’entreprises, toujours attentive à  l’évolution de la situation des femmes.

«Nous avons commencé à  travailler ensemble quand nous nous sommes mariés», se souviennent les administrateurs de la société Top Class, distributeur exclusif au Maroc des marques Lavazza et Van Houten, entre autres, qui approvisionne quelque 16 000 clients et a réalisé l’an passé un chiffre d’affaires de 35 MDH. Soraya et Lucien totalisent près d’une vingtaine d’années de vie professionnelle commune, qui les a menés, en Belgique, de la gestion d’une chaà®ne de magasins de beauté et de parfumerie et de l’immobilier jusqu’à  la représentation de concessions indiennes ou chinoises dans la filière des marbres et granits. Avant de rentrer au Maroc, en 1995, pour présider à  la destinée de la marque Lavazza.

Au départ, la répartition des tâches se fait au feeling
«Cette entreprise a une dimension familiale, et ça nous a plu, on a toujours géré nos affaires en famille… à‡a nous permet une gestion collégiale, et ça crée des atomes crochus entre les gens», témoigne monsieur. Aujourd’hui, ils lancent même un nouveau concept, présenté à  Barcelone au salon de la franchise en mai dernier : le self-acting hot drinks, une boutique équipée wi-fi, qui permet à  chacun de se préparer son thé ou son café à  son goût. «Pour nous, le profil idéal pour ce concept, c’est un couple… Par exemple, des gens qui ont travaillé comme cadres et qui veulent avoir un petit business à  eux, basé sur la convivialité». A bon entendeur…

Travailler ensemble ? à‡a s’est fait naturellement, explique Lucien Leuwenkroon. «On n’a jamais vraiment réfléchi à  la question, ajoute-t-il. Il y a des moments difficiles, mais on a des tempéraments suffisamment différents et complémentaires pour que ça marche… Et surtout, on partage les mêmes valeurs. On cherche parfois chez l’autre ce qui nous fait défaut, et on met en avant la personne la plus apte à  régler un problème donné : en somme on sort la casquette qu’il faut pour la situation qui se présente». Madame recrute, gère l’équipe. «C’est à  moi qu’ils doivent rendre des comptes… Mais c’est lui le boss», dit-elle. Son époux tempère : «Le boss, non, pas vraiment, disons plutôt que je définis la stratégie, et que pour me simplifier la vie je ne rentre pas trop dans la gestion du personnel».
Ne pas trop réfléchir et laisser les choses se développer naturellement est sans doute l’une des clés pour réussir dans le business en couple. «Quand on regarde ensemble dans la même direction, la motivation est plus importante, on construit tous les deux dans le même sens… Il faut laisser faire le naturel, mais c’est aussi qu’il y a une prédisposition dans les caractères : il faut tout de même une certaine dose de complicité», poursuit Lucien Leuwenkroon. Et, comme dans la vie privée, «la chose qui nous stimule est qu’on se surprend toujours, même après vingt ans», explique son épouse. «Surtout, nous sommes très solidaires et d’accord sur les valeurs qu’on cherche à  transmettre, tant à  nos enfants qu’à  nos collaborateurs…», explique encore celui qui aime voir dans son équipe une petite famille. «Disons qu’on se bat pour des idéaux, que l’argent n’est pas notre premier critère de combat… C’est le nerf de la guerre, mais nous avons d’autres valeurs civiques, sociales et intellectuelles».

La gestion en couple permet des échanges à  tout moment
Dans une affaire en couple, et dans le stress des débuts d’une société, la répartition des tâches se fait souvent au feeling, se met en place de manière empirique. Les Leuwenkroon n’échappent pas à  la règle, comme Alexandra et Philippe Montant, fondateurs de rekrute.com, qui, s’ils ont chacun leurs tâches, s’estiment «assez interchangeables» (voir portrait en pages suivantes)… Idem pour Djamila et Moumen Berrada, qui gèrent, sur le même palier mais dans deux locaux différents, deux affaires. Lui gère le cabinet de conseil et certification Label Qualité, qui emploie 25 personnes, et elle, sa boà®te de communication, Autograph, organisatrice du salon Solutech, qu’ils ont initié tous les deux voici sept ans. «Nos deux sociétés n’ont qu’un projet commun, le salon… Mais chacun dans la gestion quotidienne peut remplacer l’autre s’il est absent, pour les signatures notamment».

«C’est tellement plus facile quand on est à  deux, on est complices, on partage des choses que beaucoup de gens n’ont pas. Si, dans un couple, l’un des deux ne travaille pas, ils auront du mal à  partager certaines choses. On partage les risques aussi», poursuit Lucien Leuwenkroon. Quant à  laisser le boulot de côté, une fois rentrés à  la maison… «Je ne peux pas croire qu’un patron puisse oublier le travail quand il rentre et ne plus en parler après, on ne peut pas fermer complètement la porte». Il est parfois dur de décrocher, en phase de lancement d’une entreprise notamment… Djamila et Moumen Berrada racontent une anecdote. «Un jour, alors que nous préparions Solutech, nous sommes rentrés tard et avons trouvé la porte de notre chambre fermée, avec un billet de 100 dirhams accroché à  la poignée. C’était notre petit Adil, quatre ans à  l’époque, qui avait cassé sa tirelire pour que nous prenions un peu de recul. C’est vrai que ça n’a pas été facile au début, avec une activité assez stressante. Il nous a fallu quatre ou cinq ans pour que les choses soient bien assises et que nous puissions commencer à  décompresser. Nos enfants en ont souffert, il faut bien le dire». Djamila Berrada poursuit : «Nous n’arrivions pas vraiment à  décrocher à  la fin de la journée, et quand nous arrivions à  la maison, nous n’étions pas totalement disponibles. De temps en temps, nos enfants nous le rappelaient. Parfois il faut savoir laisser le boulot à  la porte de la maison».

Quand Moumen Berrada a créé Label Qualité, son épouse était encore dans l’événementiel culturel, avec Art Rythme et Tics, qui invitait le chanteur palestinien Marcel Khalifa… «Elle a naturellement rejoint le cabinet à  son démarrage». «Je m’occupais des documents, des stands sur les salons en Europe et des mailings», poursuit son épouse. «Puis, quand Solutech a grossi, nous avons créé l’agence Autograph, dédiée à  son organisation… Solutech a amené d’autres clients, et l’agence a prospéré. Aujourd’hui le cabinet est l’un de ses clients». Bien sûr, se lancer à  deux dans l’entreprise n’allait pas sans susciter de craintes, il fallait peser le pour et le contre. «La promiscuité chaque jour, nous avons pensé que ça allait avoir une influence sur notre vie de couple», poursuivent les Berrada. «Pendant deux ans, nous avons travaillé côte à  côte, dans le même espace… Il y a forcément des clashs à  gérer, mais nous l’avons pris avec philosophie, rien ne nous empêchait de faire machine arrière».
On parle souvent de la solitude du chef d’entreprise, face aux décisions importantes, au management du personnel… La gestion en couple a également cet avantage de permettre un échange de tous les instants, d’éviter de se retrouver isolé face à  un choix cornélien… «Face à  un gros investissement ou à  un recrutement important, on se consulte», témoigne encore Djamila Berrada… Et puis, la complémentarité, toujours : «Je suis impulsive, fonceuse, une femme de challenge, mais je n’ai pas trop la mesure du risque… C’est un avantage d’avoir des personnalités opposées mais complémentaires. Et puis on peut dire aussi qu’on a appris à  se connaà®tre au boulot. Sans la complicité et la confiance, ça n’aurait pas tenu six mois».

Alors, le business en couple, un tremplin vers le succès ? Un investissement humain et financier partagé et une volonté commune de réussir ouvrent bien des portes, semble-t-il… Chez les Leuwenkroon et les Berrada, la recette a fonctionné. Les Montant, fondateurs de rekrute.com, semblent aussi sur la voie de la success-story. «Ici, construire une société et la faire grandir reste assez accessible, il ne faut pas grand-chose en qualité et en savoir-être pour bien démarrer… Avec une certaine expérience, on n’hésite plus devant l’entreprenariat», témoigne Alexandra Montant.

D’abord consolider le couple avant d’attaquer un projet professionnel
L’investissement commun a également réussi à  Mohamed Guessous, docteur en chirurgie plastique et esthétique, et son épouse, Selma El Badir, dermatologue, qui font cabinet commun en plein centre du Maârif, à  Casablanca. Les journalistes occidentaux se pressent dans leur cabinet… «On se connaà®t depuis 18 ans et nos études médicales», expliquent-ils. «On a franchi pas mal d’étapes ensemble», ajoutent-ils. Après des études parisiennes, lui aurait plutôt souhaité rester en France. Elle ressentait le besoin de rentrer pour être aux côtés de sa famille, avoir une bonne situation et… avoir des enfants marocains. «A l’époque, la chirurgie esthétique était une activité en pleine expansion», se souvient Mohamed Guessous. «On a pris le train en marche et ce qu’on a pu réaliser est très positif, avec notamment le développement d’une activité pour les gens qui viennent de l’étranger. Nous avons un peu inversé le flux : à  l’époque les gens partaient plutôt se faire opérer en Europe. D’autres nous ont suivis, et le Maroc a beaucoup à  gagner avec ce qu’on appelle le tourisme médical, dans différents domaines».

«Au départ, on recherchait chacun son cabinet», se souvient Selma El Badir, mais l’investissement commun nous a permis de nous installer dans un beau cabinet, bien situé. à‡a marche très bien». Et son mari de poursuivre : «Notre secret, c’est l’indépendance totale sur le plan professionnel, et le respect mutuel des exigences et besoins de chacun d’entre nous… Et surtout, on ne mélange pas le boulot et la vie conjugale. Nous ne parlons pas du tout boulot à  la maison, chacun a son activité, dans le même local, avec pas mal de patients en commun… Les journées sont longues, et on profite de la maison pour se détendre et ne pas évoquer le travail».

Quant à  Mohamed Guessous, il ne peut se résoudre à  voir sa femme comme un associé. «En réalité votre femme ne peut pas devenir un associé, c’est un partenaire… On accepte beaucoup plus de son conjoint que d’une autre personne, on est plus compatissant, moins calculateur, c’est bien entendu l’intérêt général qui compte. D’ailleurs, ça pourrait servir d’exemple, il faut de la permissivité dans n’importe quelle entreprise ou association», explique-t-il.

Bien peser le pour et le contre avant de se lancer, faire le point sur les objectifs partagés, formaliser les engagements de chacun… Voilà  quelques clés pour démarrer un business en couple sur de bonnes bases. Et surtout, témoigne Moumen Berrada, il faut «consolider d’abord le couple avant de s’attaquer à  un projet professionnel commun… Avoir la même passion pour le même projet, la même envie». Si l’on trouve de beaux exemples de succès dans les aventures professionnelles en couple, le travail en commun peut aussi déboucher sur bien des déboires conjugaux, ou de tristes dénouements… Alors, prudence !