Femmes et collègues : des rapports parfois tendus

Devant fournir plus d’efforts que les hommes pour s’imposer, elles ne se font pas de cadeaux.
Les rapports hiérarchiques compliquent parfois la situation du fait de la non-séparation claire entre rapports d’amitié et de travail.

Près de 88 % des femmes disent préférer travailler pour des hom-mes en entreprise. Rassurez-vous ! Ces chiffres ne concernent pas le monde professionnel au Maroc ; ils sont le résultat d’un sondage en ligne effectué par monster.fr, site spécialisé en ressources humaines, auprès de 724 femmes, en décembre dernier. Si l’on fait la lecture inverse, seulement 12 % des sondées soutiennent leur semblable. Au Maroc, on ne dispose pas de tels chiffres, mais la réalité est proche. Elle est perceptible aussi bien dans les appréciations portées par les cabinets de recrutement sur le sujet que dans les témoignages de femmes. La solidarité féminine se serait-elle estompée? Les femmes seraient-elles «misogynes» au travail ? Impossible, pour l’instant, de donner une réponse étayée à ces questions. D’ailleurs, la question de savoir si le turn-over est important dans les entreprises où le nombre de femmes est élevé n’est pas posée, alors qu’elle pouvait renseigner sur la pertinence des sentiments que la femme manifeste vis-à-vis d’elle même.
Bref, ici comme ailleurs, ce volet des ressources humaines reste encore peu étudié. Et pour cause, «les rapports féminins dans l’entreprise sont encore récents au Maroc», constate le sociologue Jamal Khalil. De toutes les manières, ce sondage de monster.fr, aussi peu profond soit-il, ouvre un champ de réflexion qui mérite d’être défriché.
D’abord parce que la femme est de plus en plus présente dans le secteur productif, avec un fort penchant pour les services et l’industrie de transformation. C’est ainsi que, sur la place, des branches comme les centres d’appels, la confection, le montage dans l’électronique de pointe, la communication emploient souvent plus de femmes que d’hommes. Elles se font également remarquer dans la banque et les assurances.
Ensuite, les changements très marqués sont toujours accompagnés d’un certain nombre de réticences et de bouleversements, notamment dans les relations professionnelles ou le mode de gestion. Ce faisant, le fait de comprendre les comportements des uns et des autres constitue un premier pas pour gagner en efficacité.
De plus, dès lors qu’on parle de parité homme-femme dans l’entreprise et qu’on accepte de lever le voile sur le harcèlement moral ou sexuel dont est souvent victime le sexe dit faible, les relations (bonnes ou mauvaises) entre femmes ne doit plus être considérées comme un sujet tabou.

Quand la machine s’emballe, elles ne se font pas de cadeaux
Asmaa, 32 ans, télé-opératrice de son état dans un environnement majoritairement féminin, plante le décor. «Je n’ai pas de bons rapports avec les filles dans l’entreprise et j’évite d’y avoir une confidente. Beaucoup de filles sont trop superficielles et passent une bonne partie de leur temps à alimenter des rumeurs sur les autres collègues…». Son cas n’est pas isolé. Responsable administratif, Fatiha travaille dans un groupe industriel, un monde majoritairement masculin. Son supérieur hiérarchique est cependant une femme. Elle vit difficilement ce rapport hiérarchique. «Elle ne rate pas l’occasion de me rabaisser devant tout le monde, parfois sans raison. Je crois qu’elle me considère comme une rivale et non comme une collaboratrice».
Deux exemples qui montrent que la perception de l’autre est différente selon la position dans l’organisation. Dans le premier cas, où les relations sont horizontales, on ressent une certaine forme de mépris vis-à-vis de l’autre que sous-tend une rivalité professionnelle plus qu’un désamour. «Quel que soit le groupe social de l’entreprise, il existe des enjeux, des intérêts et des ambitions personnels qui peuvent aboutir à une compétition ouverte ou latente. Ceci est valable aussi bien pour les hommes que pour les femmes», explique Ahmed Al Motammassik, sociologue d’entreprise. De manière plus prosaïque, il souligne que partout «les rivalités se font jour dès que les enjeux professionnels sont mis en avant»… sauf que dans le cas des femmes, quand la machine s’emballe, elles ne se font pas de cadeaux. Surtout si les relations affectives ont été fortes auparavant. En revanche, entre sexe opposé la pudeur fixe les lignes rouges.

La femme a-t-elle du mal à surmonter le doute sur sa compétence ?
Qu’en est-il des rapports hiérarchiques évoqués dans le second cas ? C’est connu : la femme a plus de mal que l’homme à accéder aux postes de responsabilité. Quand elle y arrive, beaucoup estiment qu’elle le doit à des arguments autres que la compétence. Du coup, elle aura du mal, dans le court terme, à imposer sa légitimité. Passe encore si l’opposition ne venait que des hommes. Mais, souvent, c’est la femme subordonnée qui se montre critique, surtout si la promue adopte une attitude rigoureuse dans ses rapports avec une collaboratrice pour prouver sa compétence. Habituée à voir les hommes aux commandes, celle-ci aurait du mal à comprendre que les relations professionnelles instaurées par la hiérarchie féminine ne vont pas de pair avec les rapports affectifs ou de complicité qu’elle serait tentée de tisser ou de préserver. Cela est vécu comme une trahison et génère souvent une certaine amertume qui se traduit par le rejet, avec des répliques du genre : «Ah ! elle est trop dure avec nous ! Les hommes sont plus conciliants…». Selon M. Al Motammassik, on constate parfois un certain excès chez les femmes parce qu’elles doivent redoubler d’effort pour affirmer leur légitimité ; mais «ce comportement n’est pas figé», fait-il remarquer. En effet, il est relevé que la nature des relations entre la femme responsable et son environnement professionnel en général connaît une évolution plutôt positive, voire favorable à terme, surtout lorsque cette femme accède à des postes très élevés. Ceci est dû au fait qu’il existe des valeurs considérées comme étant propres à la femme et qui sont de nature à imposer le respect : le sérieux, l’intégrité, la responsabilité, la persévérance, l’organisation, la minutie…
Reste que, même en entreprise, «l’attirance vers le sexe opposé est une réalité», souligne Soumaya Naâmane Guessous, sociologue, qui précise par ailleurs : «L’expérience montre que l’ambiance de travail est meilleure lorsque les équipes comportent des représentants des deux sexes en proportion équivalente»

Habituée à voir les hommes aux commandes, la femme a du mal à comprendre que les relations professionnelles instaurées par la hiérarchie féminine ne vont pas de pair avec les rapports affectifs.

La nature des relations entre la femme responsable et son environnement professionnel connaît une évolution plutôt positive, surtout lorsqu’elle accède à des postes élevés.Ceci est dû à l’existence de valeurs considérées comme propres à la femme, de nature à imposer le respect : intégrité, responsabilité, persévérance, organisation…

Les difficultés relationnelles entre femmes au travail tiennent parfois au fait que celles-ci ont du mal à asseoir leur légitimité et sont obligées de se montrer plus strictes que leurs collègues hommes.