Femmes cadres : un statut pas toujours facile à  vivre…

Un haut niveau de responsabilité professionnelle n’octroie pas encore de légitimité sur le plan social. La femme, victime encore d’une hypocrisie sociale, jouit, en fait, d’une liberté surveillée.

«Si j’avais un très bon salaire, ma femme ne travaillerait pas». Cet avis n’est pas celui d’un vieux monsieur éduqué de manière traditionnelle ni d’une personne très à cheval sur les principes religieux. Il émane d’un jeune cadre, moderne et qui aime bien vivre. Ce cas n’est pas un épiphénomène. Beaucoup de Marocains, quelle que soit leur condition sociale, défendraient cette même position si on les interrogeait en privé. Ne leur demandez surtout pas s’ils accepteraient que leur épouse, cadre, ou haut responsable dans une entreprise, aille dîner avec un client ou un prospect : ils se sentiraient très frustrés voire scandalisés. C’est la preuve qu’il y a encore du chemin à faire pour que le travail de la femme soit pleinement assumé. Pourtant, un actif sur deux est une femme. Elle a investi, de manière visible, tous les secteurs d’activité, entre autres la finance, la médecine, la justice, et même l’industrie, très longtemps restée un monde d’hommes. Une entreprise dirigée par une femme n’est plus un fait singulier tellement il y en a aujourd’hui.  
A ces niveaux de responsabilités, la vie devient paradoxalement plus dure parce que le travail n’est plus circonscrit entre quatre murs que l’on quitte sans tarder dès que la journée de travail touche à sa fin. Un cadre est en effet souvent obligé d’assurer des engagements à l’extérieur. Ce qui peut paraître complexe pour une femme. En général, l’homme a  une image positive du travail de la femme. Mais la question devient plus sensible quand il s’agit de hautes responsabilités, et ce, pour des raisons purement sociales et culturelles.
Par exemple, le fait de rentrer tard, surtout si la femme est mariée et mère de famille, n’est pas toujours facilement accepté.
«La société est en retard dans sa perception des relations entre homme et femme. Quand un homme sort après le travail avec son patron femme ou une cliente, on pensera que c’est simplement pour prendre un verre ou que c’est juste par amitié. En revanche, quand une femme le fera avec un homme, on ne le verra pas du même oeil. Les mentalités ont besoin d’évoluer sur ce plan», commente Yasmina Chbani Rheljari, DG du cabinet Dale Carnegie Maroc. Pour Mohcine Benzakour, psychosociologue et enseignant chercheur, «les écarts socio-économiques entre les hommes et les femmes sont toujours présents, en raison essentiellement du poids des croyances sociales. L’acteur masculin a toujours des privilèges qu’il n’accorde pas facilement à la femme. Il y a lieu de voir l’inconstance, voire l’hypocrisie de la société à l’égard de la femme». Bref, le regard que porte la société sur la femme cadre est ambivalent. Une liberté surveillée : c’est ce qu’on lui accorde pour l’instant.
«Sur le plan affectif, les mentalités n’ont pas encore évolué. L’image de la “femme-objet” est encore présente», observe Houriya Cherif Haouat, consultante RH et directrice développement au cabinet BMH Coach.
Il faut dire que la femme a également intégré et intériorisé cet état d’esprit : l’homme lui est supérieur. Inconsciemment, elle contribue à le perpétuer par peur du regard de l’autre. Bien évidemment, la principale raison est que l’éducation des filles est encore axée, d’abord sur le statut en tant que responsable de foyer et épouse modèle. Dès lors, il n’est pas question qu’elle outrepasse les limites qui lui sont fixées. Il est évident qu’il n’y a aucune objection sur les objectifs de cette éducation, en particulier sur le plan moral à savoir l’intégrité, le respect de soi et de sa famille. Mais l’accent est trop mis sur la culpabilisation qui se traduit dans le langage courant par le terme hchouma. On est d’abord femme avant d’être cadre ou patron. Cette perception sociale est encore plus difficile à supporter pour celles qui ont effectué leurs études supérieures à l’étranger ou qui y ont séjourné pendant une partie de leur vie.
«A mon retour au Maroc, j’ai été aussitôt été embauchée dans un cabinet d’audit. Parfois, il fallait rester très tard au bureau pour terminer un dossier ou faire le point avec ma hiérarchie ou un client. Comme je vivais encore chez mes parents, mon père, pourtant très ouvert, se plaignait souvent, non pas pour lui, mais parce que, disait-il, les voisins devaient raconter n’importe quoi sur moi. Le paradoxe est que j’ai séjourné pendant 5 ans à l’étranger sans que personne n’y trouve rien à dire», raconte une analyste, aujourd’hui mère de famille qui gère harmonieusement sa vie professionnelle et sa sphère privée. La recette est visiblement simple. «Il faut avoir une seule ligne de conduite qui se résume à des valeurs essentielles comme la rigueur, le professionnalisme, l’implication et le respect d’autrui. Quand vous employez de telles méthodes, vous pouvez être sûr qu’on vous respectera dans n’importe quel environnement», conseille Mme Haouat.
«Je pense que si la femme ressent de la reconnaissance, elle assume mieux ses responsabilités et veut donner et s’impliquer davantage», fait savoir Samira Raissouni, coach professionnel certifiée et consultante en ressources humaines et organisation.
Pour cette chef d’agence bancaire qui indique, au passage, n’avoir aucun complexe à rendre visite à des clients ou à les inviter à déjeuner, les problèmes des femmes relèvent davantage du comportement des hommes encore «coincés dans leurs certitudes de mâles dominants». Selon elle, le regard de la société va fatalement évoluer quelles que soient les pesanteurs culturelles.
«Le plus important est d’instaurer une relation de confiance avec votre époux, parce que la médisance à l’égard de la femme n’est pas le propre de la société marocaine. Le reste dépend de la capacité à s’organiser pour être à la hauteur de ses responsabilités à tous les niveaux», souligne notre interlocutrice.
S’organiser, c’est effectivement l’autre gros problème de la «femme cadre épouse et mère de famille».
Il y a toujours cette fameuse «troisième mi-temps» dont parle Yasmina Chbani et qu’il faut impérativement gagner : la gestion du foyer. «J’ai toujours pour règle d’être présente pour ma famille à 100% quand il le faut, de m’abstenir de répondre au téléphone quand je suis avec ma famille et de prendre régulièrement des jours de congé pour bien en profiter», confie-t-elle. Reste que pour éviter le surmenage, l’implication de l’homme dans la gestion des activités familiales est indispensable.