Faut-il afficher ses ambitions ?

L’ambition est un stimulant qui aide à atteindre ses objectifs mais, à trop l’afficher, on risque de se brûler les ailes.
Le talent reste la meilleure façon d’avancer si, et seulement si, il est reconnu par la hiérarchie.
Pour réaliser ses ambitions sans se griller, on doit élaborer une véritable stratégie.

Ls experts en ressources humaines aiment souvent raconter cette anecdote : questionné lors de son entretien d’embauche sur ses aspirations au sein de l’Oréal, Lindsay Owens Jones avait tout simplement griffonné sur un bout de papier qu’il voulait en devenir le patron. Il a été recruté immédiatement. Plusieurs années plus tard, il est devenu la figure de proue de la multinationale et, mieux encore, le Pdg français le mieux payé. Le recruteur avait vu juste. Pour atteindre son but, la jeune recrue d’alors n’a certainement pas économisé ses forces et a dû faire plusieurs fois le dos rond durant les moments difficiles. On ne saura jamais quelle est la part de vérité dans l’explication de l’ascension de M. Jones mais cette histoire montre qu’il est possible d’atteindre un objectif majeur pour peu qu’on croit en soi-même.
De l’ambition ? Tout le monde en a. Elle ne se limite pas à la carte de visite et au salaire. L’ambition, c’est aussi de faire librement ce que l’on veut à un certain moment de sa vie pour se sentir bien dans sa peau. De plus, fait remarquer Rolande Allene, Dg de Formaction, cabinet spécialisé en développement personnel (coaching et team building notamment), «l’ambition est un facteur-clé de succès pour les entreprises. Si les cadres sont ambitieux pour eux-mêmes, ils le sont aussi pour leur entreprise». Chez les Anglo- saxons, un tel état d’esprit ne surprend guère. On recherche d’ailleurs ces personnes qui placent la barre très haut, qui cherchent toujours une «nouvelle frontière», comme du temps de la conquête de l’Ouest.

Il ne faut pas que la passion tourne à l’obsession

Mais dans notre environnement, celui des pays méditerranéens, comme le précise M. Allene, «l’ambition est mal acceptée». Problème de culture qui privilégie le groupe à l’individu ? Peut-être. Mais il est sûr que si on se projette de manière ostentatoire dans le futur, à l’image d’un Owen Jones, on peut voir se fermer de nombreuses portes devant soi. Aucun manager ne vous l’avouera, mais il est rare d’en voir un qui accepterait de voir un collaborateur voler plus haut que lui dans la même entreprise. D’ailleurs, on ne manque jamais d’épingler «les ambitions démesurées» d’un collaborateur pour mieux creuser sa tombe.
L’exemple de Jean Marie Messier, l’ancien patron de Vivendi, montre combien on peut monter tout le monde contre soi dès que l’on ose franchir les lignes rouges. Compétent, il l’est sûrement, mais ses tombeurs ne lui ont certainement pas pardonné cette sorte de suffisance qui caractérise de tels profils. A une échelle moindre, un jeune cadre bien de chez nous raconte comment il a été torpillé par sa hiérarchie. En concurrence avec des collègues pour l’attribution d’un poste, il avait bien spécifié sur sa lettre de motivation qu’il avait pour objectif de diriger un grand département à moyen terme. Il a eu le poste mais n’a jamais pu s’entendre avec son patron. Il a fini par démissionner. La cause de sa mésaventure : on lui a rapporté par la suite que son supérieur hiérarchique estimait qu’ il commençait à avoir «la grosse tête».
Ces exemples montrent que le mot ambition peut avoir une connotation négative. Il peut signifier désir, soif, avidité, impatience, cupidité. Des mots qui signifient qu’on est prêt à tout pour atteindre son objectif. Cette lecture parfois excessive doit-elle pousser un esprit brillant, ou tout simplement une personne qui veut se réaliser, à rentrer dans sa coquille ? Bien sûr que non. Personne ne vous reprochera de croire à vos rêves et de mettre toute votre énergie à les réaliser. Tout est dans la manière de l’exprimer.
En somme, il ne faut pas que la passion tourne à l’obsession parce que c’est surtout dans la mise en œuvre d’une stratégie de réalisation qu’on peut se griller. Quand ont veut aller trop vite, on peut en effet se laisser aller à écraser ses collègues de travail, s’approprier leurs idées pour mieux se faire valoir devant la hiérarchie, ignorer les règles élémentaires d’éthique, négliger son équilibre de vie… Nombre de conflits personnels sont d’ailleurs générés par des comportements trop flambants. Les conséquences peuvent être fatales pour une carrière.
D’ailleurs, «il ne faut pas oublier que l’entreprise a également ses enjeux et, par conséquent, il faut que les ambitions personnelles concordent avec sa stratégie», prévient Adnane Zarrari, responsable RH dans une grande entreprise. Si ce garde-fou n’existe pas, rien n’empêchera un assoiffé de pouvoir de passer d’une entreprise à une autre à la recherche de gloire ou d’argent jusqu’au jour où il aura perdu toute crédibilité.

On peut montrer ses ambitions mais sans insistance

Attention donc à ne pas se laisser aveugler par l’ambition quand bien même celle-ci est utile pour la réalisation de ses aspirations. A ce niveau, il faut savoir que rien ne se fait en un seul jour, surtout quand on dépend, même dans une faible mesure, des autres. Le talent reste la meilleure façon d’avancer pour peu qu’il soit reconnu par la hiérarchie. Dans une structure organisée, on reconnaît aisément les bons et les mauvais, même si parfois les chanceux arrivent à un niveau inespéré. Travail, discrétion, patience peuvent permettre d’obtenir le sésame. Mais si on est trop réservé, il peut vous passer sous le nez. On peut montrer ses ambitions, certes, mais sans être trop insistant. Les entretiens d’évaluation constituent un moment idoine pour le faire.
Rien n’empêche également de mettre en valeur ses réussites auprès de l’entourage professionnel, sans oublier de citer, au passage, ceux des collègues qui y ont contribué. Grâce au «bouche à oreille», le message parviendra aux principaux concernés.
Toute cette démarche, pour ne pas dire «stratégie de conquête» implique une certaine flexibilité. Une carrière est faite de haut et de bas. On doit savoir encaisser les coups et prendre du recul pour les analyser et s’en enrichir. Faire preuve d’humilité, écouter et apprendre des autres, se trouver un modèle ou un mentor pourra aussi aider à avancer vers le but ultime

Quand ont veut aller trop vite, on peut se laisser aller à écraser ses collègues, s’approprier leurs idées pour mieux se faire valoir devant la hiérarchie, ignorer les règles élémentaires d’éthique, négliger son équilibre de vie…

A vouloir faire passer ses ambitions d’abord et être «calife à la place du calife», on peut voir les portes se fermer devant soi, surtout dans les pays de culture méditerranéenne où l’on se méfie plutôt des ambitieux.