Entreprises, frustrez votre personnel, c’est pour son bien

L’entreprise avance tant qu’au moins un collaborateur est toujours en quête d’une réponse à  son manque

Les collaborateurs, dirigeants comme salariés, trouvent quelque plaisir tant que l’entreprise les aide dans leur course à  la satisfaction du désir.

Développer des processus bien huilés dans l’entreprise, la belle affaire ! La main sur le cÅ“ur, chacun jure qu’on ne le prendra jamais en défaut d’ouverture, et que si déficit il y a sur ce plan, c’est forcément la faute des autres.

Soit. Et si, en fait, nous étions tous en concurrence dans une même quête, ce qui ferait de la coopération, de la transparence et de la confiance un objectif bien naà¯f. Alors, après quoi courrons-nous tous ? Après ce qui nous fait plaisir, ou plus précisément, nous fait jouir (au sens de bénéficier d’un usufruit). Tel est du moins notre fantasme, notre moteur. Et qu’est-ce qui nous fait jouir ? Pas une augmentation de salaire, ni une promotion, ni un cadre de travail plus agréable, ni un nouveau chef sympathique. Ces améliorations, certes appréciables, ne font qu’effacer partiellement et réveiller un manque archaà¯que et latent qui mobilise continûment nos énergies et motive notre désir.

Existe-t-il quelque chose qui comblera totalement ce désir ?
Un esprit facétieux, qui sans doute ne voulait pas s’ennuyer, est venu ajouter du piquant dans les relations humaines. Dans l’entreprise, chacun désire ce que l’autre a. La voiture de fonction d’un premier collègue est forcément mieux que la mienne. Et tel autre collègue bénéficie de missions plus en vue que les miennes. J’en suis frustré et ces collègues deviennent mes ennemis. Grand seigneur, je veux bien que l’autre jouisse, tant que c’est moins que moi. Quelle découverte ! Le moteur de mon désir est dans les mains d’autrui.
Dans ce contexte, la coopération n’est pas le résultat d’un choix délibéré au profit de valeurs distinguées. En termes simples, j’ai intérêt à  coopérer avec quiconque me mettra sur la voie de réalisation de mon désir ou, inversement, m’aidera à  écarter tous ceux qui pourraient, chemin faisant, représenter un obstacle ou une menace. Qui ne m’est pas loyal et soumis est un gêneur, pire, un concurrent à  éliminer. Qui est d’accord avec ce gêneur est un ennemi. Enfin, un allié affaibli est un poids dont il faut se délester rapidement. Si le succès a pléthore de géniteurs, l’échec est un enfant de la DDASS.

Et si, finalement, chacun y trouvait son compte ?
L’entreprise avance tant qu’au moins un collaborateur est toujours en quête d’une réponse à  son manque. Et les collaborateurs, dirigeants comme salariés, trouvent quelque plaisir, tant que l’entreprise les aide dans leur course à  la satisfaction du désir. Alors, faut-il changer quelque chose ? Certainement, car il y a des façons plus rationnelles, plus efficaces et plus satisfaisantes d’avancer. Que peut faire l’entreprise : promouvoir des valeurs de coopération ? Solution bien fade, comme nous pouvons le constater régulièrement. Il faudrait d’abord que chacun y voit un peu plus clair dans son Narcisse intérieur. Pas si simple.

Nous sommes tous comme divisés en deux et notre main gauche ignore souvent ce que fait la main droite. Ainsi, les intrigants et les envieux aident aussi financièrement les associations humanitaires. Il n’est pas besoin d’aller plus loin que le bout de notre nez pour trouver l’origine des problèmes de transparence.

Chacun peut afficher l’insolente certitude de son bon droit envers les autres en toute situation et, simultanément, s’accuser, dans ses songes, des pires insuffisances et en souffrir silencieusement. Bref, à  l’intérieur d’une même personne, un Narcisse exigeant cohabite souvent avec un pauvre hère d’autant plus défaillant que ce Narcisse le toise de haut.
Enfin, nous voudrions être crus sur parole, mais, en réalité, nous utilisons des mécanismes de défense pour dissimuler courtoisement, non seulement aux yeux des autres mais, en fait, à  nos propres yeux, ce que nous visons confusément.

Derrière le comportement de tout être humain, il y a, quelque part, un déclencheur unique : la peur de ne pas être à  la hauteur de son Narcisse. L’entreprise détient une partie de la solution car elle influence les règles du jeu du désir. Ainsi, les normes de comportement, l’avis d’un supérieur hiérarchique, les pressions de mon groupe d’appartenance constituent souvent des juges implacables décidant, pour moi, ce qui me manque.

Pour avancer, il suffit de changer de carburant pour réduire le niveau de peur. Comment ? D’abord, ne pas privilégier une échelle unique des jouissances et permettre à  chacun d’être valorisé pour son rôle dans l’entreprise. Pour qui connaà®t bien les hommes, ceci va frustrer Narcisse de ses plaisirs routiniers, mais c’est ainsi qu’il passera à  autre chose. Il devient alors possible de faire évoluer le regard que les uns portent sur les autres et de décourager les jeux politiques. A partir du moment o๠autrui n’est perçu ni comme un ennemi ni comme un instrument, on peut espérer obtenir des «processus bien huilés» dans l’organisation.