Des professionnels pour l’adéquation des enseignements aux besoins du marché

C’est sous l’impulsion des écoles de commerce et de gestion que les professionnels ont commencé à intégrer le monde de l’enseignement.
Certains participent désormais à la gouvernance des écoles.
Tous ne sont pas attirés par les avantages pécuniaires. Le besoin d’épanouissement a aussi orienté leur choix.

Motivation personnelle, recherche d’échanges, acquisition de connaissances ou tout simplement recherche d’une notoriété académique, les dirigeants et cadres d’entreprises sont de plus en plus nombreux à intégrer l’enseignement. Quelles que soient les motivations à la base, ce rapprochement entre école et entreprise est salutaire parce qu’il permet d’aller vers une adéquation formation-emploi. Explications de Omar Benaini, enseignant universitaire et consultant en ressources humaines.

La Vie éco : De plus en plus de managers font de l’enseignement. Ce choix a-t-il tendance à se généraliser ?
Omar Benaini : On remarque que la tendance a commencé durant les années 90 sous l’impulsion des écoles de commerce privées. L’émergence et la délocalisation de certaines formations diplômantes comme les MBA et mastères ont incité les écoles à faire davantage appel à des praticiens qui apportent une valeur ajoutée et complètent de ce fait la formation académique.

C’est une tendance mondiale que les écoles de gestion marocaines ont suivie. Ainsi, des dirigeants d’entreprises et cadres supérieurs ont commencé à animer des séances de formation et ce dans les domaines de la finance, vente, marketing, ressources humaines… Les interventions se sont d’abord faites de manière ponctuelle mais, depuis, de véritables partenariats sont mis en place.

La tendance est donc très récente ?
Tout à fait ! C’est à partir des années 2000 que le mouvement s’est accentué. Il a fallu du temps pour que les universités suivent.

Pour quelle raison ?
Parce que l’université et l’entreprise s’ignoraient complètement durant les années 80. Pour l’université, un dirigeant d’entreprise est un pur produit du capitalisme, un anti-modèle, et l’entreprise un lieu d’exploitation. D’où l’engouement pour la fonction publique. Pour l’entreprise, l’université était un repaire d’intellectuels, d’idéalistes et le lieu d’action d’une mouvance à caractère politique. Les deux univers sont restés sur une image réciproque négative jusqu’à la fin des années 80. Par la suite, on a assisté à l’émergence de cadres dirigeants issus du monde universitaire.
L’image du manager au sein de l’université a alors été réhabilitée et les premiers intervenants dans les universités ont été des experts-comptables, juristes et certains cadres du secteur bancaire.

Peut-on affirmer que les entrepreneurs sont devenus des modèles de réussite pour le monde de l’enseignement ?
Absolument, ils sont venus compléter la formation académique par leur expertise sur le terrain. Au départ, ils intervenaient pratiquement dans l’encadrement de projets, mémoires et autres thèses de doctorat. Aujourd’hui, ils sont également présents dans la gouvernance des écoles.

Ils sont associés aux décisions stratégiques, participent aux opérations de recrutement, aux contenus pédagogiques…
Je dirais que, de nos jours, la compétitivité des écoles et universités repose sur trois leviers, à savoir les contenus pédagogiques, les technologies de l’information et, bien évidemment, les expertises de terrain. C’est important ! On a compris que l’enseignement ne se limite pas à des cours académiques mais qu’il peut être complété par la collaboration des différents acteurs de la vie professionnelle. Ce qui revient à créer un lien entre le monde de l’entreprise et celui de l’enseignement.

Qu’apportent concrètement les managers ?
Ils participent à la réduction de l’écart entre les exigences du monde du travail et les compétences enseignées.
Il faut rappeler qu’aujourd’hui certaines écoles privées et publiques sortent du lot. Il faut dire aussi que l’idée des stages émane des entreprises, en vue de rapprocher les deux mondes. L’idée du binôme stagiaire-manager commence à s’enraciner dans les mentalités dans l’entreprise.

Outre leur contribution académique et pratique, les managers apportent également à l’entreprise au niveau comportemental, qui est le plus important, selon moi. Aujourd’hui, on enseigne aux futurs cadres à mieux se comporter et mieux se valoriser en entreprise. C’est un gain de temps énorme pour les étudiants, qui facilitera par la suite leur intégration en entreprise.
Par ailleurs, certains managers financent des activités universitaires par du sponsoring, mécénat et autres.

J’ajouterais aussi que la majorité des écoles privées et publiques a mis en place des activités de formation continue qui sont essentiellement dispensées par des cadres et cadres dirigeants. Certains n’hésitent pas à enseigner les week-ends, même dans d’autres villes, souvent par motivation personnelle.

La tendance va-t-elle s’accentuer ?
Oui, parce que les écoles ont compris qu’elles ont besoin de l’entreprise pour améliorer leurs programmes pédagogiques et donc asseoir leur notoriété. En outre, il y a désormais un cadre d’encouragement. Cela se fait par les réseaux, les sollicitations ou par simple bénévolat. Il est important que l’université et l’entreprise puissent parler le même langage et d’éviter que des décisions structurelles soient prises indépendamment des besoins du marché du travail.

Pour pérenniser le système, il serait intéressant d’instaurer des statuts particuliers pour permettre aux managers qui le souhaitent d’enseigner. Aujourd’hui, une loi permet aux universités de s’associer de façon contractuelle et claire à des opérateurs du privé. De son côté, le manager ou le cadre doivent bénéficier d’une plus grande souplesse et disponibilité pour pouvoir donner des cours. Par ailleurs, si le monde de l’enseignement s’est ouvert à l’entreprise, en revanche cette dernière devrait s’ouvrir davantage à l’enseignement. En effet, aujourd’hui, les enseignants n’ont pas la possibilité de réaliser des missions en entreprise.

Je pense aussi qu’il faut mettre en place un système assurant une sorte de reconnaissance honorifique pour les praticiens.
Reste enfin un sujet tabou: celui des rémunérations. J’estime que les universités doivent à tout prix se mettre à niveau dans ce domaine et s’aligner sur le privé pour attirer les meilleurs praticiens.

Quelle est la motivation la plus courante des managers qui se mettent à l’enseignement?
Elle n’est pas uniquement d’ordre pécuniaire. Il y a un côté philanthrope chez certains d’entre eux. Beaucoup recherchent aussi l’épanouissement et la recherche intellectuelle. D’autres souhaitent garder un contact permanent avec le monde des jeunes. Joue également la recherche d’échanges, l’acquisition de connaissances et de compétences, ou encore d’une légitimité ou notoriété académique et sociale.