C’est par envie qu’ils dénoncent

Peu d’entreprises au Maroc ont mené une réflexion autour de l’éthique.
Ce qu’on appelle délation est souvent le fait d’indiscrétions.
Celles-ci font d’ailleurs énormément de tort à l’entreprise
comme aux salariés.
Comme la rumeur, la délation dans l’entreprise est un symptôme
de dysfonctionnement en matière de transparence, de communication et/ou
d’information.

Rolande Allene, directrice générale de Formaction et coach, travaille régulièrement avec les entreprises sur l’élaboration de systèmes de valeurs, de chartes éthiques. Peu d’entreprises au Maroc cependant ont réellement fait ce travail et aucune, semble-t-il, n’a réellement mené une réflexion sur la question de la dénonciation/délation.

La Vie éco : Comment est perçue d’une façon générale la délation dans l’entreprise ? Serait-on plus enclin à dénoncer au Maroc que dans d’autres pays ?
Rolande Allene : L’entreprise marocaine ne s’est simplement jamais intéressée au problème. Peu d’ailleurs ont mené une réflexion sérieuse autour de l’éthique. Certes, les entreprises cotées en Bourse ont réfléchi un peu à ce qu’elles appellent des «pratiques de conduites». Cependant, aucune sanction n’est jamais prévue et la question de la délation, ou plus généralement de la remontée de l’information, n’a jamais été abordée.

Ce qu’on appelle délation au Maroc est souvent le fait d’indiscrétions. L’indiscrétion est partout. Il y a certainement des raisons culturelles à cela, liées au tissu industriel souvent familial ou à la place de l’individu dans la société. Au Maroc, rien n’est privé, tout est collectif et ce que les gens vivent dans leur famille, ils le reportent dans l’entreprise. L’entreprise, c’est un peu du «familial agrandi». Lorsque le salarié parle (trop), il n’a pas toujours conscience de faire le mal. Il sait quelque chose qu’il ne peut s’empêcher de divulguer. Ce comportement, tout à fait humain, n’en a pas moins des conséquences qui peuvent être graves, identiques à ceux d’une délation dont le seul but est de nuire.
Peut-on parler aussi d’une culture de l’envie, de la jalousie dans laquelle on aime quelquefois faire du tort à l’autre ? C’est possible aussi. Dans certaines entreprises, les boîtes à idées ont été retirées. On y trouvait de tout… sauf des idées ! L’envie est une composante importante de la société marocaine.
C’est aussi souvent l’omerta qui règne dans l’entreprise. Certains salariés, par exemple, pointent pour des collègues. C’est un fait qui ne sera jamais dénoncé par celui qui, consciencieusement, va pointer chaque jour pour lui-même. De même, on va se taire devant la secrétaire qui va piquer chaque semaine des fournitures de bureau.

Y a-t-il une différence entre délation et dénonciation ? Peut-il exister dans l’entreprise une dénonciation citoyenne, éthique ?
La délation a un côté véritablement indécent. Il s’agit de donner des informations pour nuire. La dénonciation peut être de la prévention. Bien sûr, la frontière n’est pas toujours nette. Dénoncer consiste en principe à contrer quelque chose de négatif. Doit-on laisser passer des actes de corruption, de harcèlement, etc. ? Dénoncer, peut, je pense, devenir dans certains cas une obligation. Dans les questions de sécurité notamment. On peut dénoncer dans le but de protéger la personne qui s’expose elle-même (un ouvrier qui fume dans un endroit interdit et dangereux par exemple). Dans le cas contraire, on pourrait parler de «non-assistance à personne en danger». Nous avons dans ces cas un devoir d’alerte. Mais jusqu’où peut-on dire les choses ? Que doit-on dénoncer ? C’est un peu à chacun de tracer la frontière.

L’usage répété de la délation est-il un symptôme d’un dysfonctionnement de l’entreprise ?
C’est certain que plus l’entreprise est structurée, moins elle sera encline à user de ces pratiques. S’il s’agit de jalousie de la part d’un collègue, le simple fait d’avoir un interlocuteur peut permettre de soulager ce sentiment délétère, de dévier ses envies ou jalousies. Une entreprise où circuleraient beaucoup de rumeurs est certainement une entreprise où se pose un problème dans les systèmes d’information. De la rumeur à la dénonciation, on arrive très vite à la délation.
Lorsqu’il y a une bonne communication, une transparence sur les rémunérations, le management… comme c’est le cas dans de nombreuses grandes entreprises, le problème ne devrait pas se poser.

Peut-on, à propos de cette pratique, parler de méthode de management ?
En effet, la délation peut tout à fait être une méthode de management. Pour tout régenter, tout connaître. C’est en tout cas un mode de management qui devrait à terme disparaître avec la mise à niveau managériale, de communication et d’information. L’entreprise ouverte et transparente devrait voir s’éteindre ce type de comportements. Une réflexion sur le sujet doit être menée. La confiance doit demeurer. Les Américains, sur le sujet, sont allés trop loin. D’ailleurs la loi Sarbanes-Oxley a été jugée anti-constitutionnelle par la Cour suprême. Menons d’abord une réflexion et ouvrons tous les canaux de communication classiques.

Quelles sont les conséquences de l’institutionnalisation de la délation dans la vie de l’entreprise ?
C’est assurément la porte ouverte à tous les abus, à n’importe quoi. La morale disparaît en même temps que la confiance aux autres. L’insécurité est partout et elle alimente à son tour, dans un cercle vicieux, l’acte de délation. Tous les systèmes de communication sont alors bloqués. L’entreprise elle-même tout entière est paralysée. On n’y fait plus preuve d’innovation. Et puis, comme dans les pays communistes, il faudra alors mettre en place un service de délation pour vérifier les informations obtenues. Je pense qu’on peut éviter tout ce gâchis et cette perte d’énergie.

rollande allène DG de Formaction
La délation a un côté véritablement indécent. Il s’agit de donner des informations pour nuire. La dénonciation peut être de la prévention. Bien sûr, la frontière n’est pas toujours nette.