Cadre le jour, étudiant la nuit : comment s’en sortir

Pour obtenir une promotion, changer d’orientation ou tout simplement par plaisir, ils se lancent dans des MBA, DESS…,
tout en continuant à  travailler.
Pour s’organiser, gagner la compréhension de l’employeur
et de la famille, il y a des précautions à  prendre.

La journée de Zakaria B., cadre financier dans une banque, n’a rien d’ordinaire. Elle commence tôt le matin, à  7 heures, pour finir tard, vers 23 heures. Entre reportings quotidiens, états financiers, réunions et ses cours de management stratégique, gestion des ressources humaines et autre ingénierie financière, il a largement de quoi s’occuper. «Tous les jours, j’ai un programme chargé, mais je me fais plaisir», dit-il.L’année dernière, à  33 ans, il a décidé de revenir sur les bancs de l’école. Il a opté pour le cycle supérieur de gestion de l’ISCAE (Institut supérieur de commerce et d’administration des entreprises). Sa semaine est chronométrée : quatre séances de trois heures par semaine, un week-end par mois bloqué sans compter les cours de rattrapage ou d’autres rendez-vous de travail en groupe. Au total, il a plus de 18 mois de cours intensément noyés de travaux et de devoirs personnels qui l’occupent après le boulot.

Informer l’employeur si la décision est personnelle
A l’instar de ce cadre financier, Souad Bennani, 34 ans, mène également deux vies. Chargée de clientèle le jour, étudiante en psychologie la nuit. La jeune femme quitte son bureau vers 17 heures pour potasser les différents courants freudiens le soir. Elle ne cherche pas à  changer de métier. «C’est juste pour assouvir une curiosité personnelle», réplique-t-elle en souriant.

Pas facile de renouer avec les études quand on a derrière soi quelques années de vie professionnelle et parfois un ménage à  gérer. Y parvenir est une question d’organisation, et souvent d’enjeu. Karim Houari, déjà  titulaire d’un DESS marketing, s’est replongé dans les bouquins dans le seul but de grimper plus vite au sein de sa boà®te. A 38 ans, ce directeur des opérations dans un groupe hôtelier a également décidé de préparer un MBA en communication stratégique. Coût de la formation : 110 000 DH, payés de sa poche. «J’y réfléchissais depuis quelques années. Ce cursus est pour moi le meilleur tremplin pour progresser rapidement en interne. Je voulais sortir de mon statut purement opérationnel et élargir ma visibilité sur l’entreprise». Des finances au marketing en passant par la gestion et le management, il est contraint de redoubler d’efforts, quitte à  sacrifier ses sorties en semaine et à  passer des week-ends studieux.

Pour obtenir une promotion, changer d’orientation ou tout simplement se faire plaisir, beaucoup de cadres comme lui ont sacrifié une grande partie de leur temps libre pour suivre ce chemin.

Il faut souligner également que les entreprises n’arrivent toujours pas à  satisfaire les attentes des cadres en matière de formation, surtout diplômantes. Parfois, c’est l’entreprise qui pousse ses meilleurs profils à  sauter le pas. «Généralement, elle leur dégage du temps sur leur charge de travail. Dans ce cas, il n’y a pas de difficulté particulière, à  part l’exigence qu’aura légitimement l’entreprise d’attendre un résultat tangible à  plus ou moins court terme de l’investissement formation qu’elle fait», souligne Abdelilah Jennane, directeur de l’Institut des ressources humaines (IRH).

Reste le cas o๠le salarié décide de lui-même, parfois sans en prévenir son employeur, de suivre une formation. «Malheureusement, de nombreux participants souhaitent cacher à  leurs employeurs les formations entamées, de peur d’avoir un retour de bâton», note le directeur de l’IRH. Comme cela a été le cas pour Amina Rahal qui a décidé d’entreprendre son MBA sans l’aval de sa hiérarchie. Résultat : ses absences sont défalquées de ses congés et elle doit redoubler d’effort pour assumer sa charge de travail. «Heureusement, je pouvais compter sur mes collaborateurs qui m’épaulaient dans les moments difficiles», dit-elle.

En somme, le fait d’entreprendre une formation représente une énorme charge de travail, une mise entre parenthèses de sa vie privée pendant une ou plusieurs années, selon le type de programme choisi. Cependant, la charge de travail n’est pas la même pour tout le monde.

De manière générale, les programmes sur un an sont plus intensifs que les programmes sur deux ans qui nécessitent surtout beaucoup de temps sur les six premiers mois voire la première année.
«Cela a été une décision collégiale avec ma famille avant de me lancer. Il ne faut pas oublier non plus que les travaux et autres devoirs à  rendre viennent se greffer à  votre travail quotidien. Il faut savoir s’organiser en conséquence», souligne Mohamed Zahidi, analyste financier dans une multinationale.

Apprendre à  travailler différemment
Il n’est pas toujours évident de mener de front ses études, son travail et sa vie privée, et de passer ses examens avec succès. Un exercice d’équilibriste parfois difficile à  mener. En effet, la surcharge de travail oblige bien souvent à  réorganiser ses priorités en interne. On apprend à  travailler différemment, à  hiérarchiser ses missions et à  gérer l’urgence. «Au bureau, je me concentre sur l’essentiel. J’ai appris à  déléguer et à  être plus efficace. Au lieu de bosser à  100 %, j’ai réorganisé mes tâches pour ne tourner qu’à  80%», note Zakaria B., cadre financier. Et ça passe. Au début, son responsable de service a un peu tiqué. Mais il a su faire valoir qu’il avait tout à  y gagner, lui aussi. «C’est un investissement bilatéral qui représente, à  terme, une plus-value pour l’entreprise», souligne le cadre étudiant, qui compte bien demander une augmentation à  l’issue de son cycle supérieur de gestion.

Reste que les risques pour la vie privée sont à  prendre en considération. «C’est un objectif partagé dans mon couple», se rassure le cadre financier. Un mariage à  trois qui fonctionne bien pour le moment, comme il le répète souvent. Il a encore quelques mois avant l’examen de sortie. En attendant, il se félicite de pouvoir rencontrer, grâce à  ses cours du soir, des gens d’horizons très variés et de toutes nationalités. Un bonus en forme d’élargissement du réseau au cas oๅ

Organisation
Quatre conditions pour tenir le coup

Il n’est pas toujours évident de mener de front ses études, son travail et sa vie privée. Tout est question d’organisation.

Impliquer sa hiérarchie.
Il est utile de prévenir sa hiérarchie de votre démarche de développement RH, pour qu’elle puisse vous faciliter les choses et vous apporter un certain soutien.

Travailler efficacement.
Apprenez à  déléguer davantage, à  hiérarchiser vos priorités dans le boulot. Bref, sachez gérer l’urgence.
Réviser ses cours fréquemment. Mieux vaut une heure chaque soir qu’une matinée entière le week-end. Le cas échéant, n’hésitez pas à  négocier un temps partiel avec votre employeur.

Eviter les cours à  distance. Ils exigent une discipline et une rigueur d’organisation accrues. Préférez l’immersion, même un soir par semaine, dans un milieu d’étudiants. On se motive toujours plus facilement au sein d’un groupe que tout seul.

w Prévenir son entourage. Expliquez les enjeux de votre nouvelle formation. Votre manque de disponibilité sera ainsi mieux compris et donc mieux accepté.

Trois questions
Choisissez les formations à  caractère opérationnel

Quelles sont généralement les difficultés rencontrées lorsqu’on entreprend une formation continue ?
Il faut envisager deux cas de figure. Dans le premier, c’est l’entreprise qui demande à  l’un de ses collaborateurs de suivre une formation. Généralement, elle lui dégage du temps, même si, souvent, l’effort est partagé (un jour en semaine, l’autre en week-end). Dans ce cas, il n’y a pas de difficulté particulière, à  part l’exigence qu’aura légitimement l’entreprise d’attendre un résultat tangible à  plus ou moins court terme de l’investissement-formation qu’elle fait.
Dans le deuxième cas, o๠le salarié décide de lui-même, parfois sans en prévenir son employeur, la difficulté se situe surtout au niveau de la gestion du temps et de l’énergie. En effet, même si les formations sont programmées en soirée ou en week-end, il n’est pas évident de mener de front deux challenges : celui de rester performant et celui de suivre «sérieusement» sa formation. Certains y arrivent, avec beaucoup de volonté et de motivation, mais là  encore au détriment de leur vie de famille et de leurs loisirs.

Comment concilier formation et activité professionnelle ?
Il existe un moyen simple : chercher les synergies. Si vous choisissez une formation digne de ce nom, elle doit vous apporter tout au long de son déroulement des compétences, de nouvelles manières de faire, des outils… qui doivent vous permettre d’être plus performant au quotidien.
C’est pourquoi il faut privilégier les «formations actions» ou tout au moins les formations pratiques ou à  caractère opérationnel. Il est également utile de prévenir sa hiérarchie et son département RH de votre démarche de développement RH, pour qu’ils puissent vous faciliter les choses et vous apporter un certain soutien. Malheureusement, de nombreux participants souhaitent «cacher» à  leurs employeurs les formations entamées de peur d’avoir un retour de bâton.

A votre avis, peut-on être pénalisé par une formation longue durée ?
Je citerai une maxime célèbre : «Si la formation vous semble trop chère, essayez donc l’ignorance». En aucune manière une formation, qu’elle soit de courte ou de longue durée, ne peut être dommageable. Il est du ressort, voire de l’obligation de tout un chacun de veiller à  son employabilité et à  la maintenance de ses compétences. Le rythme d’évolution s’accélère et ce que j’appellerai le «délai de péremption», comme on dit dans le secteur pharmaceutique, raccourcit d’autant. Il est non seulement utile, mais indispensable qu’un cadre se remette en question et remette sur le tapis ses connaissances aussi bien académiques qu’en termes de «best practices» régulièrement en suivant des séminaires, en participant à  des conférences et des congrès ou en se payant une formation longue durée, diplômante ou pas.

Abdelilah Jennane Directeur de l’Institut des ressources humaines (IRH)