Attention aux formateurs bidon !

Il existe près de 600 opérateurs de formation et 2 500 à 3 000 formateurs.
Du fait de l’absence d’un cadre légal, tout le monde peut
se proclamer formateur.
Un bon formateur, c’est celui qui possède un vécu professionnel,
une expertise par rapport aux besoins de l’entreprise, de bons outils et
de solides références.

Consultant formateur, un métier qui a le vent en poupe. Après une retraite anticipée, ou quand on a du mal à redonner une nouvelle orientation à sa carrière, beaucoup franchissent allègrement le pas. L’accès à cette profession est facile parce qu’il n’y a aucune barrière à l’entrée. Autrement dit, il faudra procéder à un nettoyage pour que la formation puisse réellement prendre la place qui lui sied dans toute stratégie de développement des compétences. Selon Mohamed Bachiri, président de l’Agef (Association des gestionnaires et formateurs), les besoins dans ce domaine sont importants et, dans cette interview, il analyse sans complaisance l’état du secteur.

La Vie Eco : A combien estimez-vous le nombre de consultants formateurs au Maroc ?
Mohamed Bachiri : Actuellement, près de 600 opérateurs de formation sont répertoriés par l’Office de formation professionnelle et de la promotion de l’emploi (OFPPT). Il s’agit principalement d’instituts spécialisés, consultants indépendants, écoles et universités… Pour avoir un ordre de grandeur concernant les personnes physiques, il faut compter entre 2 500 et 3 000 formateurs, dont près de 200 consultants internationaux, près de 500 formateurs internes dans les grandes structures et autres grands offices publics ainsi que ceux qui interviennent auprès des organismes spécialisés. Ce nombre devrait s’accroître dans les deux à trois années à venir, compte tenu des besoins en formation qui s’intensifient.

Comment expliquez-vous ce boom ?
Le véritable déclenchement s’est opéré en 1996 avec la réforme des contrats spéciaux de formation (CSF). Le nombre d’opérateurs de la place s’est accru entre 1996 et 2000. Il faut souligner aussi que les ministères et les organismes publics ont intégré depuis peu la logique de la formation continue. La dernière édition des assises de l’emploi va notamment booster le marché de la formation à travers la mise en place des formations-qualification et les formations-reconversion pour les candidats non actifs. C’est un marché porteur qui va intéresser davantage les opérateurs du secteur.
Par ailleurs, je tiens à préciser que l’essentiel des opérations de formation concerne principalement les grandes structures privées ou publiques et qu’un important effort reste à accomplir pour atteindre les PME.
Autre élément important, il y a une grande concentration de formateurs sur l’axe Casablanca-Rabat. Près de 70 % du chiffre d’affaires des CSF se font dans la région du Grand Casablanca. Il faut peut-être prévoir d’investir d’autres régions.

Le cadre légal est encore absent sur la place ?
Absolument ! Toujours pas de cadre légal et réglementaire. Même le projet de loi sur la formation continue n’arrive pas à voir le jour. Certains mécanismes comme la validation des acquis professionnels ou de l’expérience, ou encore le droit individuel à la formation ne sont pas mis en place. Le marché de la formation sera important lorsque celle-ci deviendra obligatoire. Il suffit de faire un calcul. Actuellement, plus de 1,5 million de salariés déclarés à la CNSS (Caisse nationale de sécurité sociale) cotisent à la Taxe de formation professionnelle et sont donc éligibles au système des contrats spéciaux de formation. Il suffit de multiplier ce chiffre (1,5 million) par 2 jours de formation par personne et par an pour obtenir 3 millions de jours de formation par an. C’est dire l’importance de ce marché. Or, a-t-on actuellement les ressources nécessaires pour assurer ce rythme ? Je ne pense pas.

L’absence de cadre légal fait que tout le monde peut se proclamer formateur, alors qu’il faut des prérequis…
Effectivement, aujourd’hui, il est beaucoup plus facile d’ouvrir un cabinet de formation qu’une autre structure. N’importe qui peut le faire. Il suffit de disposer d’un certain nombre d’outils et de démarcher les entreprises. Malheureusement, cette catégorie de «charlatans» ternissent l’image de la profession. On doit remplir un certain nombre de critères pour prétendre au métier de formateur. En France, il existe un organisme spécialisé dans la certification des formateurs. On peut passer sept niveaux de certification. On peut être certifié en tant que responsable formation, animateur, évaluateur ou en ingénierie de formation… Il ne faut pas oublier que l’action de formation est une série de processus. Peu de gens maîtrisent encore toute la chaîne.

De manière générale, que reprochez-vous exactement aux formateurs, ou du moins à ceux qui ne sont pas à la hauteur ?
Je dirai que les formateurs n’intègrent pas la logique client dans leur démarche. Leur offre reste limitée à des produits standard. L’expertise n’est pas assez développée. A noter aussi que certains formateurs n’ont pas de vécu professionnel en entreprise. Leurs produits restent assez théoriques et ne correspondent pas aux besoins réels des entreprises.
Par ailleurs, on prétend souvent que la formation est le remède à toutes sortes de problèmes. C’est une erreur. On oublie qu’on peut mettre en place des actions parallèles (promotion, mobilité en tout genre, adaptation du poste, motivation financière ou personnelle…) et que la formation n’est qu’un moyen parmi tant d’autres. Beaucoup de PME ont essuyé des échecs en matière de formation et ne sont pas prêtes à recommencer.

Pourtant, certains cabinets ou opérateurs indépendants ont fait leur place…
Heureusement qu’on ne met pas tous les acteurs dans le même panier. Il existe des structures sur la place, associées à des cabinets étrangers, et qui bénéficient d’une bonne expertise en la matière. De même, certains se sont spécialisés dans des domaines particuliers et ne font pas dans la formation passe-partout.
Il est toutefois important de rappeler que le rôle d’un formateur consiste aussi à accompagner l’entreprise dans ses acquis en formation et à évaluer les retombées de ses actions. C’est une forme de coaching. Or, beaucoup d’entre eux se limitent encore aux actions de formation. Aujourd’hui, peu d’études ou de travaux de recherche se sont penchés sur la mesure de la performance des actions de formation sur le long terme.

L’organisation en réseau ne permet-elle pas d’assainir la profession ?
Tout à fait ! Il existe une réelle nécessité de s’organiser en réseau pour faire un état des lieux par rapport au métier, développer une charte de valeurs et d’éthique, encourager des labels de qualité et de professionnalisme… C’est comme ce qui se fait chez les qualiticiens, les coachs ou autres métiers.

En fin de compte, qu’est-ce qu’un bon formateur ?
C’est d’abord une personne qui possède un vécu professionnel, une expertise par rapport aux besoins de l’entreprise, de bons outils et de solides références, qui construit sa démarche de formation sur le vécu des participants, qui a de l’andragogie… C’est aussi celui qui s’engage sur les résultats. Il évalue l’impact de la formation sur le long et non sur le court terme. Il doit faire en sorte que l’entreprise puisse capitaliser sur son savoir-faire sans qu’il soit forcément présent. En définitive, c’est aussi une personne qui se remet constamment en question. C’est important.

Qu’en est-il des coûts des prestations ?
Le marché connaît deux logiques. La première est celle du bon marché. Les tarifs journaliers vont de 2 000 à 4 000 DH par personne. A mon avis, ce genre de prestation n’a pas d’impact ni sur la performance de l’entreprise ni sur les salariés. La deuxième logique est beaucoup plus intéressante. Cela va de 6 000 à
8 000 DH pour une prestation de conseil et de formation. De son côté, l’entreprise doit posséder un service RH performant pour être capable d’identifier et de sélectionner les bons experts, négocier les tarifs…

mohamed bachiri Président de l’Agef
Le rôle d’un formateur consiste aussi à évaluer les retombées de ses actions. C’est une forme de coaching. Mais, à ce jour, peu d’études se sont penchées sur la mesure de la performance des actions de formation.