Ahmed Al Motamassik : «La pandémie est un analyseur du fonctionnement organisationnel et culturel de l’entreprise»

Questions à Ahmed Al Motamassik Sociologue d’entreprise.

• La Vie éco : La vie professionnelle des cadres et salariés a été transformée par la pandémie. Le savoir-vivre collectif serait-il menacé ?
On peut dire que la pandémie est un analyseur du fonctionnement organisationnel et culturel de l’entreprise au Maroc. Il est aussi un révélateur des limites des solutions adoptées en vue de faire face à cette situation de crise. Sur le plan organisationnel, il y a un fait majeur qui s’est manifesté concernant l’absence d’intégration de gestion de crise dans les stratégies adoptées. Presque toutes les entreprises étaient surprises par la pandémie et étaient obligées d’improviser des réponses qui sont réellement des pis-aller par rapport aux réponses adéquates à cette situation inattendue.
Sur le plan culturel, l’élément saillant dans cette nouvelle situation est la distance physique entre les personnes. L’anthropologue E. T.Hall a désigné cela par la proxémie ou la distance informelle, c’est-à-dire l’interaction par l’espace avec autrui qui échappe à notre conscience. L’étude de cette interaction par la distance spatiale a montré que les pays nordiques et asiatiques respectent une distance importante interpersonnelle (ils sont plus distants dans leurs contacts physiques) alors que dans les pays de l’Afrique du Nord, la bulle invisible est presque imperceptible. Ce fait explique le respect ou le non-respect du confinement par les uns et les autres. Ce détour par l’anthropologie sociale appliquée à l’entreprise était nécessaire pour étayer votre question et dire que la pandémie a créé dans le corps social de l’entreprise un manque et un déficit concernant le besoin social de création de liens, ce qui va interférer avec le climat de travail, la performance et la motivation du personnel. Par ailleurs, il est établi que le travail présentiel accélère la productivité des individus. Dans les pays de culture de proximité physique, la préférence va vers le travail dans les lieux dédiés. Un sondage fait dernièrement en Belgique a montré que les 2/3 du personnel préfèrent le travail présentiel et regrettent le contact avec les collègues et la hiérarchie. Chez nous, au Maroc, plus de 80% des parents privilégient l’éducation in situ.

• La crise va-t-elle bouleverser les relations en entreprise ?
Cela dépend de la durée de la crise. Actuellement, selon mes observations, il n’y a pas encore un processus irréversible. Le besoin d’être ensemble est exprimé sans qu’il soit revendiqué. Dans l’hypothèse d’une durée plus importante, le phénomène risque, à mon avis, de générer son lot d’insatisfactions et de revendications. Déjà, quelques prémices que j’ai relevées dans les réactions chez un certain nombre de cadres, sont annonciateurs de la tournure que risquent de prendre les événements: «je travaille plus que d’habitude», je ne peux me concentrer, parce que je suis sollicité familialement» … Ce verbatim connote l’expression pudique d’écarts perçus et appréhendés qui risquent de s’amplifier.

• Comment peut-on rétablir l’équilibre au sein de l’entreprise ?
Nous prévoyons trois scénarii : Si l’entreprise opte pour le télétravail définitivement, la question est tranchée. Il faut opter pour une nouvelle organisation matricielle et switcher vers un mode de travail par projets. Ce changement nécessite un autre mode de gestion des ressources humaines privilégiant les rencontres informelles, les ateliers de consolidation et l’engagement dans les causes sociales de l’entreprise, réalisant ainsi la devise d’une entreprise citoyenne. En d’autres termes, le challenge est de créer des liens autrement et innover dans ce domaine. Si on opte pour un scénario mixte, c’est-à-dire une partie de la semaine en présentiel et une partie en télétravail, l’avantage de cette formule est de préserver le minimum des interactions sociales tout en enrichissant les modalités de travail. Cela suppose qu’on renforce le suivi et les séances de régulation.
Le 3e scénario (présentiel 100%) présuppose une durée courte de la pandémie et un retour vers les modalités habituelles du travail. Dans ce sens, on considère que la crise est une parenthèse fermée et que les choses doivent reprendre leur cours normal. Je pense que cette voie est infructueuse dans la mesure où elle ne prend pas acte de l’impact de la crise sur la conscience du personnel et sur l’opportunité de faire évoluer les choses.
Je penche vers le scénario mixte, car il fait évoluer les modes de travail tout en préservant les liens sociaux au sein de l’entreprise.