Enfants en situation de handicap: 66% ne vont pas à l’école

En marge de la présentation, ce jeudi 23 mai 2019, d’un projet d’avis du conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique sur la scolarisation des personnes en situation de handicap, nous avons rencontré Latifa Jbabdi, membre de la commission permanente du conseil. Elle nous a dressé l’Etat des lieux de la scolarisation des personnes en situation de handicap et a défini le rôle de l’Etat.

Le constat est sans appel : les enfants en situation de handicap sont exclus du système éducatif. « L’enseignement des personnes en situation de handicap : vers une éducation inclusive, équitable et efficiente », est le projet d’avis de la commission permanente des curricula, programmes, formations et outils didactiques, relevant du conseil supérieur national de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique. Ses objectifs : dresser un diagnostic et proposer les contours d’un système éducatif inclusif. Ce projet d’avis a été exposé, ce jeudi 23 mai 2019, au siège du conseil supérieur, à Rabat.

Des chiffres ont été présentés, affirmant l’intérêt ainsi que l’urgence du projet d’avis. En effet, 66,1% des personnes en situation de handicap sont non scolarisées, dont 66;6% sont des filles, 50,6% dans le milieu urbain, 49,4 % dans le milieu rural. Par type de handicap : audition (77,4%), vue (64,9%), mobilité (66,8%), mémoire (74,8%), communication (70,1%) et soins personnels (69,8%).

En marge de cette rencontre, nous nous sommes entretenus avec Latifa Jbabdi, membre de la commission permanente des curricula, programmes, formations et outils didactiques, pour dresser un état des lieux et définir le rôle de l’Etat dans l’intégration de cette catégorie, au sein de l’école publique.

La Vie Eco. Qu’est-ce qu’une éducation inclusive, du point de vue du handicap ?

Latifa Jbabdi. Avant de chercher à l’adapter aux personnes handicapées, l’éducation inclusive est, tout d’abord, un cadre philosophique, une approche. Elle est basée sur une idée majeure : la place de tout enfant est à l’école. Cette école a le devoir de jouer un rôle inclusif, qui permet de lutter contre la discrimination, les inégalités sociales et l’exclusion sociale.

Pour ce qui est des enfants handicapés, sur la base de bon nombre d’expériences de plusieurs pays, qui ont donné des résultats intéressants en matière de lutte contre la discrimination, l’objectif est de permettre à l’enfant handicapé d’avoir sa place au sein du système éducatif, dans une classe ordinaire. Cette approche est basée sur une certaine vision de l’école elle-même.

En fait, c’est à l’école de s’adapter aux besoins spécifiques de l’enfant, et non l’inverse. Car, c’est l’interaction avec l’environnement, notamment, social, qui produit des obstacles empêchant les personnes handicapées de jouir de leurs droits.

Quand on parle de l’école, c’est tout ce qui a trait à l’éducation de l’enfant, que ce soit le curriculum, la formation des enseignants, l’accessibilité, etc.

Comment a évolué le traitement des personnes en situation de handicap, en matière d’éducation ?

Je vais commencer par la conclusion d’un rapport, qui a été édité par l’instance nationale d’évaluation, relevant du conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique. Sur la base de ce rapport, ainsi que d’autres travaux qui se sont penchés sur la problématique, il a été démontré que les enfants en situation de handicap sont absents du système éducatif. Partout au Maroc : tant dans le monde rural qu’urbain.

Exclus du système éducatif marocain, ces enfants sont cantonnés dans des ghettos : les centres spécialisés. Une sorte d’univers parallèle, à la marge.

Car, ce qui a été adopté comme approche, pendant très longtemps, est le caritatif, du bénévolat et de la bienfaisance.  On se dit qu’on n’attend rien de ces enfants. Par la suite, on est passé à l’approche médicale : de la rééducation, du suivi médical, etc., dans un espace isolé, sans même prendre la peine de les mettre dans des structures d’apprentissage, pour qu’ils puissent acquérir un savoir et des compétences.

A partir des années 1990, le ministère de l’éducation nationale a adopté l’approche de l’intégration. Elle se résume dans la création de classes d’intégration, au sein des écoles publiques. Ce sont des classes où on mettait tout le monde : tous les types de handicap, tous les âges. De plus, ces classes n’étaient pas gérées par le ministère de l’éducation nationale mais par des associations.

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Le ministère offrait la classe, les parents payaient et les associations s’occupaient de la formation, de l’encadrement et du suivi, sans le moindre contrôle, et en rupture total avec le reste des élèves de l’école.

Ces classes avaient pour but de les préparer pour intégrer des classes ordinaires par la suite. Rares sont les enfants handicapés, qui ont pu le faire. Et quand bien même ce fut le cas, ces enfants n’avaient pas le droit de jouer avec les autres enfants, pendant la récréation. Donc, au lieu des centres spécialisés, on a créé d’autres ghettos, au sein de l’école.

Qu’en est-il de la situation actuelle ?

Nous sommes, à présent, dans une situation où les taux de scolarisation et d’insertion professionnelle n’évoluent quasiment pas, selon les chiffres que nous allons publier. Ces chiffres émanent de notre propre étude de terrain, du travail de l’instance nationale d’évaluation, de l’enquête nationale sur le handicap de 2014, les statistiques du HCP ainsi que le ministère de l’éducation nationale.

J’insiste sur le fait que nous avons un problème de données. C’est un point que nous avons intégré dans le cadre des recommandations de notre projet d’avis, via la mise en place d’une structure de suivi et d’évaluation. Dans le débat, il a été soulevé qu’on se fixe des objectifs qu’on n’atteint jamais. Ce qui fait qu’on n’avance pas, et on se retrouve, 15 ans après, à refixer les mêmes objectifs.

Comment définissez-vous le rôle des institutions pour qu’un système éducatif inclusif puisse avoir lieu ?

D’abord, à l’échelle des politiques publiques, c’est-à-dire les grandes orientations stratégiques. Mais, tout doit se concrétiser à l’échelle locale. En effet, dans le cadre de la régionalisation, il faudrait mettre en place un travail de proximité prenant en compte, de façon précise et appropriée, les spécificités de chaque région. L’objectif est de cerner, sur le plan individuel, les besoins de chaque enfant.

Dans ce sens, nous avons proposé que les régions et les communes doivent contribuer au financement et la mise en œuvre de cette éducation inclusive. Sa réussite est fonction de l’implication de tous les intervenants, mais pas uniquement le ministère de l’éducation nationale.

J’ai en fait soulevé la question du transport des personnes handicapées. Dans plusieurs pays, ce sont les collectivités territoriales qui assurent le transport des personnes en situation de handicap. Que nos collectivités territoriales fassent la même chose. C’est le rôle de l’Etat. Depuis très longtemps, ce sont les associations et les familles qui ont assumé ce rôle.

Il est grand temps que les associations reprennent leur rôle normal, qui est l’appui, le soutien et le suivi. Et, c’est à l’Etat d’assumer sa responsabilité en matière du coût de handicap, dans la mesure où la personne handicapée est un citoyen à part entière.

Je tiens, tout de même, à rappeler que le ministère de l’éducation a mis en place, en 2017, un cadre référentiel de l’ingénierie curriculaire (NDLR. les classes de l’éducation inclusive pour les personnes en situation de handicap) qu’on essaye de rendre opérationnel. Ce qui va permettre la création des classes d’inclusion, au lieu des classes d’intégration.

Le Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique présente son projet d’avis sur le thème : « Éducation des personnes en situation de handicap : vers une éducation inclusive, équitable et efficiente>>

Publiée par La Vie éco sur Jeudi 23 mai 2019