Le blues des muezzins

Les muezzins sont outrés au-delà de toute expression. La raison de cette sainte colère ? La vague de repentis qui déferle sur les minarets.

Les vaillants éveilleurs entendent d’une mauvaise oreille l’incursion de quidams qui marchent sur leurs brisées, leur retirant ainsi le maigre pain bénit de la bouche. Au premier chef, des pousseurs de la chansonnette qui, après avoir dissipé leur jeunesse dans les vapeurs de l’alcool et autres jouissances coupables, s’achètent une conduite en se convertissant au «muezzinat» bénévole.

Et les muezzins de fulminer, à en perdre la voix, contre Abdelhadi Belkhayat, pour avoir été le premier à lancer cette «vogue», à leurs yeux blamâble. Car, soutiennent-ils, on ne s’improvise pas muezzin, on le devient à force de labeur et de dévotion. Autant de vertus que les fraîches grenouilles des bassins d’ablutions ne cultivaient pas avant d’être bourrelés de remords.

Si au moins ces chanteurs muezzins mettaient un terme à leur carrière. Pensez-vous ! Pas question pour eux de laisser filer ce vrai pactole. Entre deux juteux «Dour biha achibani dour biha», le très populaire Jadouane donne de la voix dans une mosquée de Rabat. Personne n’y trouve à redire, sauf les authentiques muezzins que cette alternance des genres hérisse.

Cela me fait évoquer le cas piquant de ce «cheikh» de la «hasba» qui avait surpris toute sa tribu en renonçant à sa vie de bâton de chaise, puis en remplaçant le muezzin défunt, sans pour autant sacrifier les plaisirs de la «aïta». Ainsi, et c’est un réel tour de force, il passe, parfois à longueur de journée, de «hajti b’grini» à l’appel à la prière. Avec la même voix de rogomme.

Ce qui réjouit les fidèles. Lesquels, à la bonne saison, après l’office du soir, l’invitent à prendre son violon et à les rejoindre chez eux pour les régaler de morceaux de derrière les fagots. Comme quoi, les chanteurs muezzins ont parfois du bon. N’en déplaise à leurs détracteurs