Dans les vignes du Seigneur

Pour une fois, il a été épargné aux piliers de comptoirs les affres de l’anxiété et de l’attente impatiente, qui étaient leur lot à chaque trêve des mastroquets, imposée par les fêtes religieuses.? Ceux-ci ont eu la charité de préciser sur des affichettes qu’ils reprendraient du service le jeudi 11 décembre à partir de dix-huit heures.?Soit six heures avant l’expiration du délai de rigueur, à savoir deux jours après l’Aïd.?Il fallait abréger l’échéance et, par ricochet, les souffrances des soiffards, car il était hors de question de rouvrir le vendredi, jour du Seigneur.?

Et pour se donner bonne conscience, on a sorti du chapeau une astuce qui n’a trompé personne : une journée s’achève à la tombée de la nuit.?C’est tiré par les cheveux, et surtout hypocrite. Mais tant que l’alcool, au Maroc, sera prohibé tout en étant permis, il suscitera des comportements pharisiens.?Ainsi, les «lieux de perdition» sont, de jour, souvent plongés dans la pénombre, afin que leurs assidus ne soient pas visibles de l’extérieur, et équipés de vitres sans tain, de manière à dérober les «pécheurs» à la vue des «vertueux».?Cachez-moi ces mécréants que je ne saurais voir ! Ils ne sont pas rares les salariés qui ne peuvent résister à la tentation de boire un coup à l’heure du déjeuner, au risque de se faire remonter les bretelles par leurs supérieurs.?

Les plus malins choisissent des boissons inodores et avec saveur, vodka ou gin.?L’apparence est sauve ; les jambes ne suivent pas.?A leur retour au bureau, ils semblent à jeun, mais inexplicablement titubants.?A l’image des invités de ces fêtes où les théières ne sont pas toujours remplies de thé.?Liquide dont s’enivre un ci-devant mouche à bière de mes connaissances, depuis qu’il a juré à sa dévote épouse de ne plus toucher à la bibine.?Serment d’ivrogne.?Lorsqu’il se retrouve loin de Casablanca, il s’imbibe joyeusement non sans avoir au préalable expédié les cinq prières d’un trait (sic).?Et que dire de ces pères la morale qui affichent partout leur bigoterie, mais pénètrent dans les vignes du Seigneur une fois qu’ils ont accompli la prière vespérale ? Tartufferies, tartufferies…