Tagine de pommes de terre nu

Il y a un an, un décret du premier ministre élevait le seuil d’éligibilité aux allocations familiales à  un salaire de 1 200 DH par mois. Cela revenait à  appauvrir des pauvres.

Elle s’appelle Bouchra. Bouchra est employée par une société d’intérim et, depuis 10 ans, travaille à mi-temps dans une société en tant que femme de ménage. Salaire : 1 025 DH par mois. Théoriquement Bouchra est au Smig, puisque si elle travaillait à temps plein, son salaire serait de 2 050 DH. Elle est donc au Smig horaire, en conformité avec la loi.

Il s’appelle Soufiane. Soufiane, lui, est coursier. Il ne perçoit que 1 000 DH par mois en salaire brut, mais son patron lui a trouvé une bonne combine : contre la fourniture de bons d’essence, il lui verse des frais de déplacement en plus d’une petite indemnité de transport. Soufiane est plus chanceux que Bouchra, ses revenus mensuels atteignent près de 2 300 DH, largement plus que le Smig. Point commun entre Bouchra et Soufiane, ils sont tous deux mariés, ont des enfants et sont privés d’allocations familiales depuis plus d’un an. La raison est que leur salaire déclaré à la CNSS ne dépasse pas 60% du Smig, soit 1 216 DH environ, alors que jusqu’à fin 2008, ce seuil était de 500 DH seulement.

Résultat, Bouchra, deux enfants, est privée de 400 DH par mois, soit 40% de son salaire. Soufiane, un enfant, est privé de 200 DH par mois, 20% de son salaire déclaré, 10% de ses revenus. Dans l’absolu ces montants sont dérisoires, mais quand on perçoit 1 000 DH par mois, avec 10 DH on dîne d’un tagine de pommes de terre sans viande…

Selon les statistiques de la CNSS, à fin 2008, environ 12,5% des 2 millions d’affiliés inscrits auprès de la caisse ont un salaire déclaré compris entre 500 et 1 200 DH par mois. Ce sont 250 000 personnes qui potentiellement n’ont plus droit aux allocations. Autant de Bouchra et de Soufiane, autant de gamelles avec beaucoup de sauce et peu de nutriments.

Il y a un an, un décret du Premier ministre, en même temps qu’il portait la valeur de l’allocation à 200 DH par enfant, imposait un minimum de 60% du SMIG comme salaire pour y être éligible. L’objectif était double : d’une part, sauvegarder les équilibres de la CNSS, d’autre part, pousser les employeurs à déclarer les revenus réels de leur collaborateurs. Or, d’un côté, le décret parle de 60% du Smig mais pas du Smig horaire, ce qui aurait permis de sauver les Bouchra. D’un autre côté, sans contrôle renforcé, très peu, trop peu d’employeurs ont régularisé la situation de leurs salariés. Résultat, on a appauvri des pauvres.

Adil, directeur commercial, 35 000 DH de salaire mensuel, deux enfants. Ses 400 DH d’allocations, il ne les remarque même pas sur son bulletin de paie. Tous les matins, il trouve Bouchra dans le couloir occupée à faire le ménage. De temps à autre, à la veille d’un Aïd, il lui file un billet de 100 DH par charité musulmane…