Mélange des genres

Un gouvernement devrait prendre de la hauteur par rapport à  des luttes de
bas étage qui risquent d’éclabousser son image d’institution.

A l’heure où nous mettions sous presse, les résultats officiels de cette grève qui n’a de général que le nom n’étaient pas encore tombés, mais il était clair que si la signification que l’on peut donner au mot grève est le fait de ne pas aller au travail, le mouvement du 21 mai n’a pas été un échec.

Reste ce que l’on ne dit pas. Si nombre de Marocains ne sont pas allés travailler ce mercredi-là, ce n’est pas parce qu’il ont répondu au mot d’ordre de la CDT, mais plutôt parce que certains ont saisi l’occasion pour s’offrir une journée chômée, en plein milieu de semaine, tandis que d’autres, hantés par le spectre des grèves – bel et bien générales, elles – de 1981 et 1984, ont préféré se barricader chez eux.

Il est à cet effet étrange de constater que la veille de ce mercredi 21 mai, le Maroc tout entier a bruissé de rumeurs alarmantes : les écoles, les supermarchés, les épiceries et les pharmacies seraient fermés, il n’y aurait pas de pain, pas d’hôpitaux… On a même dit à des élèves, qui se sont empressés de rapporter cela à leurs parents, qu’il y aurait la guerre ! Il n’est pas difficile de deviner l’origine de ces rumeurs : on assure le succès de la grève par la peur.

Au-delà du bien-fondé de l’appel à l’arrêt du travail, alors que la porte des négociations avec le gouvernement n’est pas close, si la grève est un droit, le respect envers ceux-là mêmes qui sont en mesure d’assurer sa réussite est une obligation. La démarche de la CDT, syndicat en mal de représentativité, est vile.

Est-ce une raison pour tomber dans l’insulte la plus basse ? Dans les colonnes du quotidien francophone d’obédience istiqlalienne, l’UGTM, syndicat non moins affilié à ce même Istiqlal, pour marquer sa désapprobation, n’y est pas allé de main morte : «les plus grands criminels du pays», les «menteurs, charlatans, hypocrites du syndicalisme».

Dans ce même quotidien, un jour plus tard, et en se fondant sur le communiqué de l’UGTM, on appelait à une «journée nationale de travail», idée ridicule destinée à contrebalancer la grève. Il y a là un mélange des genres malsain qui entache le rôle, la réserve que doit observer l’Istiqlal, parti dont le leader est à la tête de l’exécutif.

On aura beau dire que l’UGTM est un syndicat libre, cette sortie médiatique «autorisée» dans un journal qui défend à longueur de colonnes Istiqlal et Premier ministre apparaît comme une passe d’armes entre l’institution qu’est l’Exécutif et l’association qu’est le syndicat. Or, un gouvernement dirigé par un chef qui a la légitimité des urnes devrait prendre de la hauteur par rapport à ces luttes de bas étage…