Lettre ouverte d’un non-greffier

On veut bien compatir au sort des greffiers mal payés, mais nous payons des impôts, qui servent à  rémunérer des fonctionnaires qui se mettent en grève en étant assurés d’être payés et l’Etat reste impassible.

Ils sont 13 000 à être en colère. Ils, ce sont les greffiers et autres agents administratifs de l’appareil judiciaire. Ils sont en colère, réclament un nouveau statut et des salaires «décents». Depuis un an, ils mènent des grèves pour être entendus, pour obtenir gain de cause. A les écouter, on les comprend. Eux qui sont les fourmis de la justice, eux sans qui l’appareil ne fonctionnerait pas, sont très mal payés. Arriver à
2 316 DH à peine, après 30 ans de carrière, c’est honteux et certains sont pères ou mères de famille avec des charges. Ces dernières années presque tout le monde a été augmenté sauf eux. Alors, ils sont en colère et se mettent en grève. 55 débrayages en un an, trois jours de paralysie des tribunaux chaque semaine à l’heure actuelle.
Elle est désespérée. Elle, c’est B. N., qui s’apprête à se marier ce samedi. En début de semaine, son père est allé déposer le dossier administratif auprès du tribunal de la famille pour obtenir l’autorisation du juge. Grève. Pas de dépôt de dossier, des noces foutues en l’air, des dépenses engagées…
Il ne sait plus à quel saint se vouer. Il, c’est ce chef d’entreprise qui s’est fait plomber par un gros client qui lui a remis un chèque sans provisions depuis l’été dernier. En août, il a déposé plainte mais à ce jour, trois mois après, il n’en connaît pas le sort. Elle n’a pas été transmise à la police judiciaire pour enquête. Alors, il supplie son banquier de le laisser dépasser le plafond de sa facilité de caisse. Il a également d’autres affaires en contentieux, mais n’en connaît pas les dates d’audience ni ne peut obtenir l’ordonnance du jugement, si jugement il y a eu. Le modèle J réclamé par son banquier ? Ça fait un mois qu’il court après.
Lundi, les tribunaux sont tellement engorgés qu’il est impossible d’y avoir accès. Mardi, mercredi et jeudi, le personnel est en grève, vendredi on travaille à mi-temps : l’heure de la prière commence à 11h 15 et se termine à 15 h. Pendant ce temps, l’impunité se développe, les escrocs et criminels courent les rues, l’économie est handicapée et les affaires des citoyens sont en rade.
Où va-t-on avec ça ? On veut bien compatir au sort des greffiers très mal payés, mais pour autant, les Marocains que nous sommes constatons que nous payons des impôts, qui servent à rémunérer des fonctionnaires qui se mettent en grève pendant plusieurs mois, en étant assurés d’être payés et l’Etat reste impassible : ni sanction pécuniaire des grévistes, ni service public ! Nous ne sommes que des citoyens après tout, et au Maroc un citoyen ne réclame pas, c’est connu.