L’Etat profiteur

Le business de l’alcool rapporte à  l’Etat un milliard de DH ! C’est ce qui permettra de financer, en 2006, les dépenses de personnel et de matériel de la primature, des deux Chambres du Parlement
et du ministère de la Communication.

Combien la production et le commerce des boissons alcoolisées rapportent-ils à l’Etat ? En comptant l’impôt sur les sociétés productrices, l’IGR prélevé sur les salaires des employés qui y travaillent, la taxe de licence dont s’acquittent les débits de boissons et, surtout, la taxe intérieure de consommation (TIC) et la TVA que paient les consommateurs, on aboutit à un chiffre faramineux : un milliard de DH !
Un milliard de DH, c’est ce qui permettra de financer, en 2006, les dépenses de personnel et de matériel de la primature, des deux Chambres du Parlement et du ministère de la Communication, ou encore celles du ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Economie sociale, celles de l’Equipement et du Transport et du Secrétariat général du gouvernement. Imagine-t-on le Maroc vivre sans ces départements et institutions ? Non, bien entendu.

Le business de l’alcool est une affaire juteuse pour l’Etat. Pourtant, en vertu d’une loi qui date de 1967, la vente d’alcool est interdite aux musulmans. Première contradiction, la loi ne sanctionne pas l’ivresse, mais «l’ivresse publique et manifeste» ; deuxième contradiction, un musulman a le droit d’exploiter un débit de boissons alcoolisées. En d’autres termes et pour se conformer à l’hypocrisie de l’Etat, ce sont les 51 000 étrangers (et encore, il y a des musulmans parmi eux) qui font tourner le business et rapportent directement ou indirectement un milliard de DH au chapitre des recettes, soit 19 607 DH par personne et par an. Bonne affaire que d’avoir des étrangers chez soi. Vive les résidents, bienvenue aux expatriés.

Plus sérieusement, l’Etat joue un jeu pervers. Il profite d’un système sans se préoccuper des effets qu’il provoque. Selon les années, jusqu’à 11% des accidents de la circulation sont dus à l’ivresse. L’alcool détruit des familles, brise des carrières et engendre des maladies graves.

Tout cela a un coût, pour l’Etat d’abord, et pour la société ensuite. Dans les pays occidentaux, on fait de la prévention, on régule, on interdit aux jeunes, on essaie de limiter les dégâts d’un fléau qu’on n’arrive pas à éradiquer. Au Maroc, on ne peut pas le faire parce que ce serait reconnaître que l’Etat accepte que l’on viole la loi. Alors on encaisse l’argent et on laisse les problèmes s’accumuler. L’Etat doit trancher : soit interdire l’alcool, ce qui est pratiquement impossible, les enjeux économiques étant trop importants, soit changer la loi pour pouvoir agir en aval. Qu’est-ce qu’on attend ? 40 ans d’hypocrisie, c’est déjà trop (voir article en page 51).