Les Marocains… et les autres

Les nouveaux cahiers des charges du pôle audiovisuel public doivent faire l’objet d’un débat au sein de l’exécutif et au Parlement. C’est le minimum que l’on doit aux marocains a qui on n’a pas demandé leur avis.

La polémique née autour des cahiers des charges des télévisions et radios du pôle public audiovisuel nous interpelle tous. Pourquoi ? Parce que les médias s’invitent chez chacun d’entre nous et ont un impact sur tout le monde : riches, pauvres, lettrés et illettrés, enfants, jeunes, adultes et personnes âgées. Ces médias ont un rôle multiple : informer, débattre, éduquer, divertir mais aussi illustrer un projet de société.

Et c’est là le plus délicat. Une télévision d’Etat doit refléter non pas le point de vue d’une minorité, mais répondre aux préoccupations, au besoin d’information du plus grand nombre.

Les nouveaux cahiers des charges répondent-ils à ces considérations ? En partie. Il faut reconnaître au ministère de la communication l’effort fourni pour que ces télés et radios s’inscrivent dans une politique de proximité avec l’encouragement de la production nationale, une plus grande place accordée au débat et aux informations régionales.

Sauf que ces efforts ne doivent pas occulter l’intention de dicter aux télés à la virgule près ce qu’elles doivent faire à travers des grilles de programmes verrouillées. On n’est pas dans les orientations, on est dans un plan d’exécution.

Sauf que, encore, cette volonté manifeste d’arabiser à tout prix le contenu, au prétexte d’affirmer l’identité marocaine, vient appauvrir le contact avec les langues étrangères et particulièrement la langue française, qui, on oublie de le dire, est la langue des affaires au Maroc et conditionne parfois le succès à l’embauche pour un travail. On semble presque opposer identité marocaine et langue, comme si les Marocains qui parlent français étaient un peu moins marocains que les autres. Ce déni de la réalité est également un déni de cette richesse culturelle que l’on devrait entretenir au lieu de chercher à l’étouffer, à l’heure où peu de pays ont la chance d’avoir une population bilingue. On oublie aussi qu’une de nos télévisions étatiques a un positionnement international : elle constitue un lien social pour le million de MRE installés en France et les 600 000 vivant en Belgique, pour ne citer que ceux-là. Elle a un rayonnement certain auprès de la population maghrébine et celle de l’Afrique de l’Ouest où 2M constitue une référence, elle est également suivie de près par les chancelleries installées au Maroc. Sacrifier le français dans le JT de 20h45 -et le renvoyer de facto à celui de fin de soirée- juste au prétexte d’une application de la Constitution est un non-sens quand on sait qu’il réalise une audience de 1,4 million de téléspectateurs. Supprimer des documentaires et des magazines en langue française juste parce que le Maroc est un pays arabe est un repli sur soi alors que l’on devrait avoir du français, de l’anglais, de l’espagnol et du chinois dans nos télés. On confond production marocaine et production marocaine en arabe. La langue est un moyen, pas une fin.

Sauf que, enfin, cette propension à introduire une dose excessive de religion dans la programmation télévisuelle traduit en filigrane une instrumentalisation de la télévision publique, au prétexte, encore une fois, d’appliquer la nouvelle Constitution. En quoi la diffusion, 5 fois par jour, de l’appel à la prière nous rendrait-elle plus musulmans, alors que le pays compte 48 000 mosquées officielles qui, toutes, diffusent cet appel ? Qu’est-ce qui est important, informer de l’heure de la prière ou faire écouter l’appel à la prière ? Et pourquoi diffuser la prière du vendredi sur une chaîne alors qu’une autre chaîne la transmet déjà ? N’y a-t-il pas des Marocains tout aussi musulmans que les autres qui, le vendredi, ont besoin de leur JT pour se tenir informés ? Doit-on les en blâmer pour cela ? En quoi, encore, l’avis d’un homme religieux dans chaque émission de débat est-il utile ? Faut-il tout ramener à la religion au risque de se retrouver dans une dualité entre licite et illicite ou se voir s’opposer hommes de sciences et oulémas sur des questions d’interprétation ? Notre foi est-elle à ce point faible pour que l’on nous rappelle la religion à tout bout de champ ?

Dans cette histoire de cahiers des charges, on a l’impression que nous, Marocains, avant la nouvelle Constitution, étions juste des déviants en puissance qui parlent trop français et ne sont pas assez exposés à la religion. C’est faire fi de notre histoire, mépriser notre identité. Nous étions musulmans avec nos différences et nos spécificités, nous le sommes toujours et nous le serons encore demain, que le PJD soit au gouvernement ou pas.

C’est au regard de tous ces enjeux que ces cahiers  des charges doivent faire l’objet d’un débat au sein du gouvernement et du Parlement et pas seulement découler de la vision d’un seul ministère, même s’il est, juridiquement, dans son rôle. A-t-on demandé l’avis des Marocains qui regarderont ces télés, ou à tout le moins celui de leurs représentants ? Il me semble que ce serait le minimum, au regard justement de l’esprit de cette nouvelle Constitution dont on se prévaut à tout bout de champ.