Les fossoyeurs de la presse

En moins de quatre ans, CINQ organes de presse ont été condamnés par la justice, dans SIX dossiers, à  payer 19,3 MDH !

En cette fin de semaine, nombre de nos confrères feront ce que l’on appelle dans le jargon un éditorial blanc. En lieu et place du point de vue du journal, les lecteurs trouveront un espace vide. Cette pratique qui avait souvent eu cours pendant les années d’opposition entre les partis et l’Etat est un geste à la symbolique forte pour exprimer un malaise, une censure, un danger. La Vie éco est bien entendu solidaire de ses confrères, mais nous avons choisi de parler de ce danger, d’attirer l’attention, comme nous l’avions fait dans l’édito du numéro précédent, comme nous le ferons aussi souvent qu’il sera nécessaire.
Ce danger est celui de l’inflation démesurée des dommages et intérêts exigés des journalistes et organes de presse lorsque ces derniers sont mis en cause devant les tribunaux.  
Entre lundi 30 juin et mardi 1er juillet, quatre organes de presse ont été condamnés à payer 8,9 MDH en dommages et intérêts au profit d’un chef d’Etat, d’une part, et d’une entreprise privée, de l’autre. Il y a trois ans et demi, un autre hebdomadaire avait écopé de 800 000 DH pour avoir diffamé une députée, puis quelques mois plus tard il se voyait dans l’injonction de payer 500 000 DH pour le même motif envers la présidente d’une association. En février 2006, toujours, c’est un autre confrère qui s’est vu réclamer 3 MDH. En octobre 2008, ce sont 6 MDH que la justice réclame à un quotidien. En moins de quatre ans et rien qu’en comptant les grosses affaires, cinq organes de presse ont été condamnés à payer en dommages et intérêts, 19,3 MDH, soit près de 5% du chiffre d’affaires annuel réalisé par tout le secteur.
Il y a manifestement problème et à un double niveau. Celui de la justice d’abord. A supposer que les cas de diffamation ou d’insultes aient été avérés, dans tous les procès, les organes, du moins ceux qui se sont trompés, volontairement ou non, ont rectifié leurs erreurs dans les jours qui ont suivi, comme le veut la loi. A quoi servent donc ces amendes exorbitantes ? A tuer la presse tout simplement, car la punition est nettement disproportionnée à la fois par rapport aux moyens des journaux et par rapport aux préjudices causés.
Le deuxième problème est la dégradation du rapport entre l’Etat et la presse. Aujourd’hui, les journaux sont vus comme des créateurs de troubles, des parasites, des empêcheurs de tourner en rond et personne ne cherche à changer cette vision. Depuis l’arrivée du gouvernement El Fassi, on n’a jamais vu le ministre de la communication prendre la défense de la presse, ni expliquer son rôle, qui consiste à informer, expliquer, éduquer, tirer la sonnette d’alarme…  La presse est, comme tout le monde, soumise à la loi et à la justice, mais là il y a trop d’abus et ce n’est manifestement pas innocent.