Le syndrome de l’incompatibilité

L’actuel gouvernement a encore trois ans à  accomplir avant la fin de son mandat.

Il y a quelques années, en pleine ébullition qui accompagnait la mise en œuvre du Plan Emergence, un des ministres qui pilotait l’opération, aujourd’hui devenu parlementaire, nous confiait dans une discussion en aparté qu’un des objectifs majeurs de ce qui pouvait ressembler à une véritable usine à gaz, était de «verrouiller le système sur sa cible», de manière à ce que les gouvernements et les ministres qui viendront après ne puissent ni le changer ni le dévier de sa direction initiale ou, en tout cas, difficilement. Quand on voit aujourd’hui les fruits d’Emergence et la manière avec laquelle la stratégie a résisté aux caprices de la politique, il est permis de presque remercier notre homme d’avoir pensé à tout verrouiller avant de partir.

L’actuel gouvernement a encore trois ans à accomplir avant la fin de son mandat. Ensuite, ce seront les urnes qui rendront leur verdict une fois de plus. Ce n’est un secret pour personne, les grands chantiers qui s’étalent par définition sur plusieurs années sont les premiers à souffrir, plus que d’autres, de l’incompatibilité avec le temps politique.

Les cas qui l’illustrent le mieux sont la réforme des retraites, qui traîne depuis 2004, la compensation , ou encore les réformes, ou tentatives de réformes, qui se sont succédé dans l’enseignement mais dont aucune n’a pu être menée à son terme, laissant en friche, voire en totale désarticulation, un secteur si déterminant pour l’avenir du pays.

Heureusement qu’on a eu aussi, ces dernières années, des contre-exemples de projets à long terme, et qui ont pu maintenir le cap, indépendamment de la couleur des gouvernements qui se sont succédé. Pourquoi et comment ces chantiers réussissent-ils à durer et garder le cap? Parce que, tout simplement, dans leur formulation initiale, leur mode de gouvernance a été déconnecté de la sphère politique et leur financement sécurisé.
Or, voilà qu’aujourd’hui le ministre de l’équipement nous annonce un plan ambitieux pour la construction de routes rurales, de routes tout court et d’autoroutes qui s’étalera sur vingt ans ! Et comme tout le monde le sait aussi, les projets dans le domaine des infrastructures sont budgétivores.

D’abord pour vendre son plan, le ministre doit le chiffrer et surtout nous dire comment il en assurera le financement, avec quels moyens et avec quel degré de certitude,  connaissant l’état des Finances publiques. Et surtout comment un gouvernement peut-il convaincre du sérieux de son joli plan routier de 20 ans quand il a lui-même, quelques mois auparavant, suspendu tous les investissements publics, arrêté tous les chantiers et fermé tous les robinets ? Où trouvera-t-il encore des entreprises courageuses pour s’engager dans des projets avec le risque de ne pas être payées à terme ?

Commençons seulement par donner de la visibilité aux entreprises sur le court terme avant de parler de projets pharaoniques sur 20 ans !