Le paradigme de l’ingénieur…

Lorsqu’on pose la question à quelques jeunes apprenants dans les établissements de formation professionnelle quant à leurs projets futurs et leurs aspirations, presque tous expriment le même rêve : celui de pousser leurs études pour devenir ingénieurs.

C’est là une révolution qui ne dit pas son nom. Dans les années 80 et même 90, la filière de la formation professionnelle traînait une très mauvaise image. Attakwine, comme l’appelait Monsieur tout le monde, de manière péjorative, était considéré comme étant une voie pour les ratés, une espèce de deuxième chance pour résorber l’échec scolaire. Du coup et très souvent, quand bien même des jeunes pouvaient être «repêchés» via l’apprentissage de métiers à même de leur permettre de s’insérer dans la société et la vie active, ils se trouvaient fatalement avec des horizons fermés et ne pouvaient même pas oser rêver d’aller plus loin que le simple statut d’agent d’exécution ou de technicien et encore moins de gravir les échelons ou aspirer à des postes de responsabilités. La conception «génétique» originelle de la formation professionnelle au Maroc le voulait ainsi.

Si aujourd’hui les jeunes des établissements de l’OFPPT envisagent sérieusement de devenir ingénieurs c’est bien parce que beaucoup de leurs camarades l’ont fait avant eux et avec succès. Si les passerelles existent, cela suppose en soi une reconnaissance des qualités et des capacités des lauréats de la formation professionnelle.

Le deuxième signe flagrant de la révolution se trouve du côté du marché et du taux d’insertion spectaculaire des jeunes lauréats de la formation professionnelle qui ferait rougir celui réalisé par les meilleures écoles de la place.

L’autre révolution, peut-être la plus importante mais qu’on ne voit pas forcément, est plus d’ordre culturel. Au moment de lancer les premiers jalons de l’industrie automobile et l’offshoring au Maroc, au début des années 2000, les responsables avaient procédé à des études de benchmark avec quelques pays leaders et futurs compétiteurs. Le cas indien était le plus instructif. Pour convaincre les investisseurs mondiaux de venir s’installer chez eux, les Indiens devaient démontrer qu’ils avaient les bonnes compétences et en nombre suffisant. Pour cela, ils décrétèrent que le titre d’ingénieur n’était plus indexé sur le nombre d’années d’études après le Bac, mais sur le contenu du cursus et le niveau d’employabilité des lauréats. Finalement, mieux vaut un Bac+3 bien formé, opérationnel et adapté aux besoins du marché qu’un Bac+10 qui viendra revendiquer un droit à un poste dans la fonction publique. Certes, ce pas consistant à changer le paradigme de l’ingénieur n’a pas encore été franchi au Maroc, mais, dans les faits, Attakwine nous produit aujourd’hui de jeunes profils très qualifiés et productifs dont les compétences n’ont rien à envier ni aux ingénieurs, ni aux doctorants, ni aux autres filières qu’on pourrait penser plus «valorisantes»…