La fameuse moitié du verre…

Les derniers chiffres du Haut commissariat au plan (HCP) au sujet des revenus interpellent à moult égards.

D’abord au niveau de la forme. Il est, certes, louable, instructif et utile de disposer de statistiques fiables sur le niveau des revenus des ménages au Maroc. Mais en même temps, l’on ne peut pas ne pas s’étonner que ce soit la première fois dans l’histoire du Maroc que l’on dispose de tels indicateurs. Et encore, car comme l’explique le HCP, l’estimation a été faite sur la base d’une enquête directe sur le revenu menée auprès d’un échantillon de ménages, environ 3 000. Autrement dit, et avant ce type d’enquête, aucune donnée statistique officielle et fiable sur les revenus n’était disponible. Le seul moyen était de procéder à un travail minutieux de recoupement entre les données éparpillées sur une multitude d’administrations publiques et d’organismes.
Comment peut-on expliquer une carence pareille alors que le Maroc est supposé disposer depuis longtemps d’un appareil statistique performant et reconnu ? Le HCP avance le fait que le Maroc ne dispose pas de registre fiscal. Mais ceci n’explique pas tout. Les modes déclaratifs n’ont pas toujours été le fort des Marocains et l’Administration fiscale est bien placée pour le savoir.
Aussi anecdotique que cela puisse avoir l’air, il n’existe pas aujourd’hui au Maroc une donnée statistique concernant la mortalité sur la base des déclarations des cas de décès, même si tous les décès sont déclarés auprès de l’état civil. Il faut croire que ces déclarations ne servent finalement à rien, parce qu’elles ne sont ni compilées, ni traitées, ni exploitées. Pourtant, des données aussi simples et basiques que le revenu, les naissances ou les décès sont des paramètres nécessaires dans la conception des politiques publiques, notamment sociales.
Pour ce qui est du fond, cette fois-ci, les statistiques du HCP sur les revenus des ménages sont édifiantes et supportent deux lectures possibles.
D’aucuns s’étonnent et sont même agréablement surpris qu’au Maroc un ménage en milieu rural dispose d’un revenu mensuel moyen de 6 400 dirhams contre 8 200 dirhams pour les ménages citadins. Mais les statistiques sont connues aussi pour cacher l’essentiel et c’est là où on retrouve la deuxième lecture. Car, que penser de ces autres chiffres du HCP qui disent, par exemple, que la moitié des ménages marocains vivent avec moins de 5 100 DH par mois, que presque 40% des revenus sont concentrés chez les 10% des ménages les plus aisés ou encore que l’indice d’inégalité des revenus, 46%, est supérieur au seuil socialement tolérable qui est de 42%. Quelle moitié du verre faut-il scruter ?