La cuillère de sirop

Incroyable, alors que l’on parle de réformer un texte aussi fondateur que la Constitution, certains restent timorés et d’autres ne veulent pas faire de propositions.

L’idée est née d’une simple réflexion émise en réunion de rédaction, il y a une semaine. Le projet de nouvelle Constitution qui sera finalisé en juin prochain sera soumis à référendum. Et si le «Non» l’emportait ? Car, si dans la psychologie de l’opinion publique, et pas seulement au Maroc, on assimile un référendum à un «Oui», il n’en reste pas moins un exercice de vote au cours duquel le citoyen a un choix. D’où l’exercice académique auquel nous nous sommes livrés de savoir quelle serait alors la suite. Y aura-t-il un nouveau projet de réforme ? Qui en décidera ? Par quel mécanisme juridique, et quels femmes et hommes y travailleront ?

Pour autant, les personnes que nous avons interrogées pensent toutes que le «Oui» l’emportera. Pourquoi cette quasi-certitude ? Il faut tenir compte ici de l’effet de masse que représentent 20 millions de votants face aux quelques milliers de voix qui ont réellement eu un avis, des propositions, des réflexions à exprimer sur le sujet, depuis le discours du Souverain le 9 mars dernier. Que faire alors quand on ne peut rien contre la loi du nombre ? Réponse : être parmi les bâtisseurs du changement quand on en a l’opportunité. Demander plus, être audacieux, soumettre même les idées les plus osées pour voir, quelques-unes retenues, car on l’oublie, le projet de réforme sera le résultat d’un consensus d’idées exprimées selon un cadre bien défini et non de messages affichées sur des pancartes de manifestations. Or, que voit-on à l’heure actuelle ? D’un côté, un discours prononcé, le 9 mars, par le Roi Mohammed VI, qui est allé bien au-delà de ce que la majorité attendait, avec une vision d’évolution démocratique, une concession sur ses propres pouvoirs et un appel à la nation pour donner corps elle-même à ce projet. De l’autre, des partis qui ont fait des propositions trop timides, comme s’ils craignaient d’être jugés pour crime de lèse-majesté, et des organisations de la société civile, dont le mouvement du 20 Février, qui refusent de donner leurs propositions à la commission de réforme de la Constitution.

Incroyable ! Nous parlons aussi d’un texte qui va changer fondamentalement l’articulation des pouvoirs institutionnels, d’une occasion sans précédent donnée pour avoir voix au chapitre et certains restent dans un schéma de béni oui-ouisme alors que d’autres font la fine bouche. Il me vient en tête une réflexion du regretté romancier Frédéric Dard (San-Antonio) qui disait que «le référendum est une cuillère de sirop donnée au peuple quand on a une pilule amère à lui faire passer». Au Maroc, nous sommes dans le scénario inverse : pas de pilule amère, une cuillère de sirop (évolution démocratique) à la clé et on ne veut même pas se donner la peine de la rendre plus sucrée.