Au-delà  des urnes

Sortir vainqueur des urnes ne signifie nullement qu’on a la légitimité pour façonner toute la société selon son propre mode de pensée.

«La démocratie ne se limite pas aux élections, il s’agit aussi de faire en sorte que les voix de tous les Egyptiens soient entendues». Prononcée par le président américain Obama depuis son périple en Tanzanie, cette phrase au sujet de ce qui se passe en Egypte est lourde de sens et d’enseignements. Tout comme le sont les événements qui secouent actuellement le pays des pharaons. Oui, les Frères musulmans sont arrivés aux affaires par les urnes, donc de la manière la plus démocratique qui soit. Mais la légitimité des urnes, à elle seule, ne donne pas droit à tout. Un gouvernement issu des élections, une fois investi de ses fonctions, devient le gouvernement de tout le peuple et ne doit pas être au service des citoyens qui lui ont donné leurs voix. A supposer encore qu’il les connaisse.

Si les Etats-Unis sont, qu’on le veuille ou non, une des démocraties les plus avancées du globe, c’est bien parce que la nation américaine a compris depuis longtemps que la démocratie justement ne se réduit pas à des élections qui donnent arithmétiquement une majorité tout juste relative. Elles n’en sont qu’un outil parmi d’autres qu’il faut savoir bien utiliser. C’est bien pour cela aussi qu’aujourd’hui, et grâce aux garde-fous mis dans la Constitution de l’Oncle Sam, ni le président américain ni son administration n’ont les pleins pouvoirs sur les rouages du pays, sur le mode de vie de leurs citoyens. Dans certaines démocraties, cela va encore plus loin. Pour neutraliser les effets pervers de la notion de majorité qui sort des urnes, on a renforcé les lois pour protéger les minorités et leur garantir un droit de cité.

Quand Morsi affirme à tout bout de champ qu’il a la légitimité et qu’il représente le peuple égyptien, il fait là dans l’abus de langage. Et il n’est pas le seul. Sortir vainqueur des urnes ne signifie nullement qu’on a la légitimité pour façonner toute la société selon son propre mode de pensée. Un modèle ou un projet de société ne se décrète pas comme une loi ou une simple décision administrative. Car si tel était le cas, un pays ou une nation changerait de projet au gré des couleurs des partis au pouvoir. Cela est évidemment impensable.

Le projet de société, comme son nom l’indique, est un modèle qui se construit par voie de consensus et dans lequel sont impliquées toutes les composantes d’une société indépendamment des considérations d’appartenance, d’ethnie, de croyance, de couleur politique… Car le respect des libertés individuelles constitue l’un des fondements élémentaires de la vie en communauté et une ligne rouge à ne pas dépasser. Les Frères musulmans d’Egypte l’ont sous-estimé. Ils ont eu tort…