Apporter des preuves ou se taire

L’Histoire est une affaire
trop sérieuse pour être confiée à n’importe
qui.

Quand on lit les confessions de l’ex-agent du cab 1 Ahmed Boukhari, publiées en feuilleton par un grand quotidien de la place, on a l’impression que, depuis l’Indépendance, l’élite marocaine était majoritairement composée de corrompus, débauchés, assassins, affairistes, etc.
Ahmed Boukhari se présente comme un témoin privilégié de nombreuses violations des droits de
l’Homme, commises dans les années soixante et soixante-dix par des services spécialisés du ministère de l’Intérieur de l’époque. Il avait commencé par raconter l’enlèvement et la mort de Mehdi Benbarka, «récit» qui a évidemment fait sensation, avant de continuer par la publication d’un livre de «souvenirs».
Question : quel crédit accorder à ce témoin ? Réponse:
– Ahmed Boukhari, et il le reconnaît lui-même, n’a jamais occupé que des fonctions subalternes au sein des «services». Il a pu être au courant de certaines choses mais certainement pas de tout, avec le luxe de détails qu’il livre, sur la grande majorité des acteurs du champ politique national. Et pourtant, il prétend à lui seul reconstituer, presque dans le détail, une quarantaine d’années d’histoire et d’histoires avec, pour chaque situation, le dialogue qu’il faut.
– M. Boukhari ment-il ? Sur certains points, en particulier sa biographie, des observateurs sérieux et crédibles pensent que Boukhari a menti, voire enjolivé la réalité. Ce qui est sûr, et qu’il ne nie pas, c’est qu’il a subi des condamnations de droit commun.
– Mais un menteur peut aussi dire la vérité. Un menteur ne ment pas tout le temps.
Conclusion ? La crédibilité de ce témoin est relative et sujette à caution et ses déclarations-accusations ne doivent pas être considérées comme des vérités tant qu’elles n’ont pas fait l’objet d’enquêtes sérieuses et désintéressées.
L’histoire récente du Maroc mérite d’être étudiée. Et ce travail doit être effectué par des historiens. Ce sont eux les spécialistes, ils ont les outils pour réaliser un travail scientifique et dépassionné. Ahmed Boukhari peut avoir pour vocation d’être interrogé en tant que témoin, parmi d’autres, sans plus. L’Histoire est une affaire trop sérieuse pour être confiée à n’importe qui.
A supposer qu’il soit de bonne foi, et c’est possible, cet homme n’a eu qu’un rôle subalterne, pendant seulement une dizaine ou une quinzaine d’années ; les faits remontent trop loin pour qu’il puisse les reproduire avec autant de détails sans se tromper.
Dès lors, comment accepter que la mémoire de dizaines ou de centaines de personnalités disparues soit salie; que l’élite de ce pays soit lynchée de la sorte ; que le Maroc apparaisse comme un pays sans histoire, sans «leaders»… Monsieur Boukhari prouvez ce que vous dites ou taisez-vous