Younès Maà¢mar : avant de libéraliser, il faut d’abord produire un kwh moins cher

La hausse des tarifs opérée au début de l’été ne suffira pas à couvrir les charges additionnelles de l’office.
Le réajustement de la structure tarifaire devient vital.
Les futurs contrats de concession pour la production d’électricité ne
bénéficieront pas de la garantie de l’Etat.
Libéralisation du secteur : il ne faut pas être prisonnier des
délais.

Nommé en février 2005 à la tête de l’Office national de l’électricité (ONE), Younès Mâamar ne manque pas d’idées sur la meilleure manière de gérer le secteur. Et pour cause, cet ingénieur diplômé en automatisme et robotique de l’Ecole centrale de Nantes (France), titulaire d’un DESS en économie et politique de l’énergie obtenu au Commissariat à l’énergie atomique, à Paris, peut se targuer d’une expérience professionnelle impressionnante. Il a été, successivement, chargé d’investissement à la Société financière internationale, à Washington, au département pétrole, gaz et mines, de 1996 à 2000, puis directeur de projets pour la région Europe-Afrique et Moyen-Orient à AES (Grande-Bretagne), plus grand producteur indépendant d’électricité dans le monde.
Cette expérience, il veut à présent la capitaliser pour faire de l’ONE un acteur majeur dans le paysage électrique national, voire régional. Pour cela, il insiste particulièrement sur la nécessité qu’il y a à asseoir la culture et la pratique de la performance, dans un contexte énergétique fortement marqué, d’une part, par un renchérissement des prix des combustibles, et, d’autre part, par une demande sans cesse croissante. Et la meilleure façon de répondre à ces défis, explique-t-il, c’est à la fois d’optimiser le rendement des infrastructures existantes, de mettre en place une politique d’économie d’énergie, de diversifier les sources d’approvisionnement et de renforcer le parc de production, en y associant le privé, mais sur de nouvelles bases.

La Vie éco : Concomitamment avec votre nomination, l’Etat a décidé une hausse de 7% des tarifs de l’électricité à la production. La main heureuse ?
Younès Maâmar : Il s’agissait plutôt d’un ajustement qui avait été demandé pour atténuer partiellement les effets de la hausse de la facture des combustibles (notamment le fioul et le charbon), que l’ONE subit depuis 2003 suite à la flambée des prix de ces produits sur le marché international. Hausse qui est supportée exclusivement par l’ONE et pas par les autres producteurs ni par les distributeurs.
L’augmentation en question ne saurait, par ailleurs, être une décision unilatérale de l’ONE, car les prix pratiqués par l’ONE sont réglementés et doivent être publiés au Bulletin officiel.
Je peux comprendre, par conséquent, que les gens soient surpris à l’annonce de hausses tarifaires car ils retrouvent parfois des niveaux d’augmentation supérieurs à ce qui est annoncé. A cet égard, je voudrais souligner que toute augmentation tarifaire au-delà de celle citée ci-dessus ne saurait être imputée à l’ajustement tarifaire publié au Bulletin officiel.
Il faut savoir enfin, concernant les 7 % d’augmentation obtenus, que seulement 70 % reviendront à l’ONE producteur et transporteur, les 30 % restants profitant aux distributeurs.

Et cette hausse de 7% suffira à couvrir le surenchérissement des coûts du combustible…
Les 7 % d’augmentation vont générer pour l’ONE 350 millions de dirhams par an, alors que le surcoût annuel de la facture des combustibles induit uniquement par les deux augmentations du fioul intervenues en 2005 représente plus de 400 millions de dirhams. L’impact des augmentations des prix du fuel-oil intervenus en 2006 est estimé à 310 millions de dirhams supplémentaires par rapport à 2005. Donc, l’objectif visé par l’ajustement du tarif, à savoir couvrir partiellement les augmentations des prix des combustibles intervenues sur la période 2003-2005, une facture qui s’est élevée à 2,3 milliards de dirhams, n’a pas été atteint.

Et si les prix à l’international continuent de flamber ?
Personnellement, je pense que la solution pour le rétablissement des équilibres financiers ne passe pas exclusivement par des augmentations tarifaires. Elle passe, également, par un réajustement de la structure tarifaire en vigueur pour que celle-ci soit en adéquation avec la structure de coût et qu’elle puisse réduire les situations de rente et inciter à la performance.
Ce réajustement de la structure tarifaire est nécessaire pour consacrer la vérité des prix. Il devient critique dans le contexte actuel de notre pays.

C’est-à-dire…
Aujourd’hui, nous avons une croissance de 8 à 9 % de la demande en électricité. Certaines villes ont des niveaux de croissance à deux chiffres. Ces forts niveaux de croissance requièrent une accélération de la cadence en investissements, tant en moyens de production que de transport et de distribution. Or, nous avons observé un retard dans la mise en service d’infrastructures électriques. La centrale de Tahadart devait démarrer en 2003, ça n’a été fait qu’en mars 2005 ; les parcs éoliens d’Essaouira et de Tanger devaient être opérationnels en 2004, alors qu’ils ne le sont toujours pas, à ce jour. Or, tout retard dans la mise en service d’infrastructures électriques (centrales, postes de transformation et lignes) signifie une sollicitation plus importante du parc existant et donc une accélération de son vieillissement. Et dans ce cas, les coûts de maintenance deviennent très élevés.
Le réajustement de la structure tarifaire devient donc critique. En termes plus simples, il existe déjà dans la structure tarifaire actuellement en vigueur une composante relative au renouvellement des investissements mais qui est absorbée ailleurs. Il y a aussi des gisements de performance qui ne demandent qu’à être exploités dans toute la chaîne électrique.
C’est pour cela, d’ailleurs, que l’une des premières décisions que j’ai prise dès mon arrivée, c’était de créer une direction de la performance opérationnelle (DPO). Nous voulons renforcer la performance industrielle et pouvoir disposer d’indicateurs de performance clairs, transversaux, pour pouvoir piloter l’entreprise.

Ces indicateurs n’existent pas aujourd’hui !
Ce qui existe n’est pas suffisant et, dans tous les cas, il faut le renforcer eu égard à l’accélération de la demande. Sur le plan technique, les pertes de réseau, par exemple, doivent être mesurées de manière homogène. Et, là, je signale qu’il n’existe pas seulement des pertes techniques sur le réseau, car il y a aussi des pertes liées aux fraudes, aux branchements illicites, aux consommations non-facturées, etc.
Dans cette optique, nous avons lancé une initiative avec un cabinet d’avocats-conseils et une banque d’affaires internationaux pour aller vers la contractualisation des échanges électriques.

Si l’on comprend bien, avec la Lydec, par exemple, il n’y a pas de contrat qui régit vos relations…
Non ! La Lydec a un contrat avec la Communauté urbaine. Il existe certes des points d’injection d’électricité qui créent des interfaces ONE-Lydec, et chaque point est régi par un document. Il y a même certains points qui sont gérés par des documents qui remontent au temps du Protectorat et dans lesquels les éléments économiques, comme la puissance souscrite, sont extrêmement déséquilibrés. La contractualisation que nous voulons mettre en place aura justement pour objectif de rassembler l’ensemble de ces éléments dans un même et unique document qui régit les droits et obligations des uns et des autres.

En attendant, certains concessionnaires accusent l’ONE de brancher directement des clients installés sur leur propre territoire concessionnel…
C’est un mauvais procès. Nous avons dit à la Lydec (Casa) et à la Redal (Rabat) que l’ONE est disposé à discuter des modalités de délimitation des zones, et ce, sous réserve que des conditions préalables soient remplies. L’ONE a agi dans un cadre légal clair, et s’il existe des zones d’«interférences», cela est dû d’abord à l’histoire, et, d’autre part, aux modalités de mise en œuvre de la gestion déléguée.
L’ONE, sur ces zones-là, a rempli une mission de service public et engagé des investissements. Ces investissements doivent être rémunérés. En tout état de cause, l’ONE est disposé à discuter de tout schéma qui serait de nature à préserver ses intérêts, ceux de ses clients et qui s’inscrirait dans un cadre légal clair et économiquement équilibré.

Vous parliez d’augmentation à deux chiffres de la demande concernant certaines villes. Comment y faire face ?
Les besoins en investissement nécessaire pour satisfaire la demande galopante sont très lourds, environ 10 milliards de dirhams par an. Nous avons besoin de près de 500 à 600 MW de nouvelles capacités de production par an et de lourds besoins en investissements en moyens de transport et distribution. Et ceci sur au moins les cinq prochaines années. Nous avons aujourd’hui des villes où le schéma d’alimentation, pose des problèmes critiques de sécurité d’alimentation. A titre d’exemple, dans des villes comme Marrakech ou Tanger, on observe des taux de croissance de la demande à deux chiffres, mais les investissements électriques n’ont pas suivi. Et c’est finalement le client qui en pâtit.

Et la responsabilité de l’office dans ce retard ?
Non seulement elle ne devrait pas incomber à l’ONE seul, mais elle ne devrait pas, non plus, incomber à l’Etat.
S’agissant des investissements de renforcement de schémas d’alimentation des villes, il est crucial de s’assurer que la composante tarifaire destinée à cet effet y est consacrée et que les distributeurs y contribuent.
Concernant le transport, l’ONE va lancer une campagne importante de renforcement du réseau national de transport très haute tension (extension du réseau 400 kV, doublement des réseaux 225 kV et ce jusqu’à Dakhla). Quant à la partie production, nous allons lancer une série d’appels d’offres internationaux pour des centrales électriques en production concessionnelle, qui permettront de renforcer le parc de production existant, procéder à l’extension de certains ouvrages, notamment hydrauliques, et mettre en place des actions destinées à promouvoir les énergies renouvelables. La participation du privé, quand elle est possible, doit être encouragée sur des bases pérennes tant économiques que financières. L’Etat n’a pas vocation à garantir les obligations commerciales et industrielles du privé.

C’est déjà le cas aujourd’hui…
Partiellement. Aujourd’hui, l’Etat, par le biais de l’ONE, continue à supporter certaines obligations qui devraient relever du secteur privé. Tous les endettements qui existent sur les financements des centrales électriques sont garantis par l’ONE, quelle que soit la performance de ces centrales. Il en résulte, dans une analyse bilancielle correcte, que le bilan de l’ONE, donc de l’Etat, est grevé par cette dette, ce qui réduit la capacité d’endettement. Ce sont là des anomalies qui doivent être corrigées.

Faut-il comprendre par là que vous allez revoir les contrats avec les concessionnaires ?
Non. Il est important d’assurer la pérennité des contrats en vigueur. Mais la participation du privé dans la production concessionnelle, à l’avenir, se fera sans le recours à la garantie de l’Etat. Par ailleurs, les prochains projets se feront sur la base de contrats d’achat à long terme.

Quid du marché libre que l’on projette de mettre en place dans le cadre de la libéralisation ?
Soyons clairs : au vu de la taille somme toute modeste du marché électrique marocain [qui reste à très forte dominante «basse tension», c’est-à-dire ménages], les contrats d’achats à long terme ont de l’avenir dans le segment de la production électrique. La bourse de l’électricité est un point de convergence, pas un point de départ. A cet égard, la salle de marchés que nous mettons en place pour optimiser la gestion des risques exogènes de l’ONE pourra être un outil de premier choix pour une bourse de l’électricité, une fois les conditions d’un marché libre établies.
Cette salle des marchés sera outillée pour optimiser les échanges commerciaux avec l’Espagne et l’Algérie. Elle contribuera à renforcer la position du Maroc comme carrefour énergétique régional. Je vous rappelle que l’interconnexion avec l’Espagne a été doublée cet été pour une capacité de transit de près de 1 400MW et que les travaux d’augmentation de la capacité de l’interconnexion avec l’Algérie sont en cours.
La libéralisation, cela étant dit, ne concerne pas uniquement la «bourse de l’électricité», et, à cet égard, des consultations sont en cours. Nous devons par ailleurs regarder autour de nous et voir ce qui s’est fait en matière de libéralisation et tirer les enseignements qui s’imposent. Et en tout état de cause, l’essentiel, c’est d’organiser la compétition sur des bases saines, tout en protégeant le consommateur final. La compétition est le seul moyen qui permette de converger vers le tarif le plus bas.

Doit-on en déduire que la libéralisation a été reportée ?
Ayant travaillé sur des lois de réforme du secteur électrique dans d’autres pays, je pense que la meilleure voie à suivre sur cette question, c’est de chercher à obtenir l’adhésion des acteurs, qu’ils soient sociaux, économiques, industriels. Il ne faut pas être prisonnier des délais. C’est pourquoi nous avons proposé des ateliers de réflexion sur les schémas de libéralisation, en collaboration avec la Banque mondiale.

Quel sera le sort des régies publiques existantes ? Que pensez-vous du scénario selon lequel il y aurait un regroupement entre l’ONE et l’ONEP pour créer un grand opérateur ?
On ne peut pas multiplier à l’infini les acteurs, avoir des distributeurs ou des opérateurs dans chaque ville, chaque quartier. Il y a des économies d’échelle à réaliser, il faut en tenir compte, en particulier dans l’optique d’avoir un ou deux champions nationaux. Mais si on regarde ce qui se passe ailleurs, on ne trouve guère de pays, sauf peut-être dans certains Landers, en Allemagne, où la gestion multiservice est consacrée, c’est-à-dire qu’un même opérateur assure la distribution de tous les fluides. Et en tout état de cause, je ne suis pas du tout convaincu, au moins sur le plan intellectuel, que le schéma multiservice soit le schéma optimal.
Un des axes principaux de la stratégie de l’ONE, c’est de consolider le rôle de l’électricité comme vecteur stratégique de développement. A cet égard, la quête du kwh le moins cher est primordiale.
Or, le kwh marocain se trouve de fait pénalisé par plusieurs problèmes ou problématiques : la forte dépendance énergétique, notamment en énergie fossile, les gisements de performances industrielles non capitalisés et la distorsion tarifaire qui préserve des situations de rente et n’incite pas à la performance.
En plus de tout cela, le kwh marocain supporte deux types de subventions croisées, l’une, «naturelle» car elle consacre la péréquation de l’électricité au niveau national, c’est la subvention urbain/rural ; l’autre, «artificielle», c’est la péréquation électricité-eau-assainissement.

On parle beaucoup de la nécessité de diversifier les sources d’approvisionnement…
Sur cette question, nous avons déjà décidé, dès mon arrivée, de redimensionner, par exemple, la centrale thermo-solaire prévue à Aïn Beni Mathar. Celle-ci était conçue pour 230 MW, elle passera à 450 MW. Pourquoi ce redimensionnement ? D’une part, pour optimiser la consommation du gaz de redevance, et, d’une part, pour répondre au fort taux de croissance de la demande.
La deuxième initiative concerne la construction d’une centrale (concessionnelle) de deux fois 660 MW à Agadir, dans la région de Taghazout (à Cap Ghir précisément), et qui fonctionnera, elle, au charbon. L’appel d’offres pour la pré-qualification des candidats sera lancé très prochainement. Le coût de cette centrale sera de l’ordre de 1,5 milliard de dollars.
Le troisième gros projet concerne l’extension des centrales de Jorf Lasfar et de Tahaddart sur la base d’un nouvel appel d’offres. Pour Jorf, il s’agira de construire deux autres unités, qui viendraient s’ajouter aux quatre existantes.
Il y a aussi l’énergie éolienne. La centrale d’Essaouira est en construction et devrait être livrée au courant du premier trimestre 2007. Il y a aussi le projet de Tanger, pour 140 MW, dont nous venons juste d’ouvrir les documents de soumission. La mise en service devrait intervenir courant 2008.
Au-delà de ces projets éoliens, nous avons un potentiel de plus de 5 000 MW d’éolien au Maroc, qu’il faut exploiter. Les sites importants sont Tanger/Tétouan, le couloir de Taza, Essaouira, l’axe Tarfaya-Laâyoune et Dakhla.
Nous avons pour cela lancé une initiative appelée «1 000 MW éolien», dont le but est de développer l’éolien sous forme de production concessionnelle.
Je voudrais enfin signaler que, sur cette question de la diversification des sources d’approvisionnement et de promotion des énergies renouvelables, l’Etat est en train de réfléchir à augmenter le plafond de capacité de production des industriels de 10 MW à 30 voire
50 MW.

Et pour le gaz naturel ?
Nous réfléchissons très sérieusement à introduire le GNL (gaz naturel liquéfié) et, pour cela, nous devons lancer la construction d’un terminal de regazéification, soit à Jorf, soit à Tanger. Ce projet est complexe et sera lancé sur la base d’un appel d’offres international pour un BOOT (Build own operate transfer). L’ONE, avec d’autres consommateurs potentiels, a formé un groupement dont le but est de se pencher sur ce projet. J’espère que d’autres consommateurs potentiels de gaz, comme l’OCP, pourront se joindre à nous. C’est, d’une certaine manière, un think-tank de consommateurs potentiel.