Villes sans bidonvilles : l’envers du décor

Des brèches à  tous les chaînons du programme permettent à  une multitude de personnes d’en profiter indûment. Manque de rigueur dans le recensement des bénéficiaires, non destruction et revente de baraques vidées, extension des unités existantes, assouplissement excessif des conditions d’octroi des logements… Les autorités locales à  l’origine de plusieurs manquements.

Depuis qu’il a été lancé en 2004, le programme Villes sans bidonvilles (VSB) a acquis l’image d’une mécanique bien huilée, affichant année après année des indicateurs en amélioration rassurante. A fin mars 2014, 231 100 familles ont en effet pu quitter leurs baraques grâce à ce plan, permettant de débarrasser définitivement 51 villes de cette forme d’habitat insalubre. Mais l’envers du décor révèle un dispositif qui se détourne de plus en plus de sa philosophie originale et qui se transforme en gouffre financier : 32 milliards de DH ont déjà été engloutis par ce programme.
La raison en est une multitude de brèches qui induisent des abus à tous les chaînons du programme. Cela commence dès le recensement initial des populations bénéficiaires d’habitats de relogement. «Il suffit juste d’être présent lors du comptage des habitants d’un bidonville et de présenter sa carte d’identité nationale pour être intégré dans les listes des bénéficiaires du programme», assure un directeur au sein de la délégation de l’habitat à Casablanca, la ville présentant les cas les plus ardus de bidonvilles. Un bakchich glissé à l’agent d’autorité responsable du recensement renforce évidemment ses chances, le tarif évoqué le plus souvent étant de 300 DH. Cette facilité à intégrer les listes de bénéficiaires fait évidemment que l’on se bouscule aux portes des bidonvilles quand les recensements sont lancés. Cet agent d’autorité se dit encore marqué par une impressionnante scène lors d’un comptage au niveau du bidonville de Bachkou à Casablanca. «Simultanément à notre arrivée à l’entrée du bidonville, très tôt un vendredi matin, un flot incessant de personnes sortait de dizaines de taxis stationnés, pour se perdre entre les baraques, sans même chercher à passer inaperçues», raconte-t-il.

Les fonctionnaires de l’Habitat évoquent aussi une opération de comptage de bidonvillois à Larache qui, bien que décidée un vendredi et effectuée le lendemain, a laissé tout le temps à des demandeurs d’arriver même d’Espagne! Bien évidemment ce sont des auxiliaires d’autorité qui jouent les informateurs dans ces cas, fournissant des détails sur les recensements envisagés par les pouvoirs publics, comme le confirment certains de ces agents. Et même si l’on tente de plus en plus de mener des opérations inopinées en mettant le moins de monde au courant, il se trouve toujours un agent véreux pour vendre la mèche, révèle-t-on auprès de l’Habitat.

Hormis le recensement initial, des comptages sont opérés par les autorités pour effectuer un suivi des cas traités au niveau de chaque bidonville et ces opérations sont toutes aussi faussées par les manœuvres de tricheurs. «A mesure que l’on avance dans la résorption des bidonvilles, le reliquat des cas à traiter augmente continuellement et parvient même au niveau de certains programmes au triple de ce qui a été recensé initialement», assure un membre d’une commission locale effectuant le suivi de la résorption d’un bidonville à Casablanca.

Nouvelle tradition : une fille qui se marie logera son époux !

Cela peut certes s’expliquer par l’accroissement démographique de la population, «la durée entre les premiers comptages de ménages et leur relogement effectif pouvant aller jusqu’à 6 ans», concède-t-on auprès de l’Habitat. Mais les occupants des bidonvilles déploient aussi des combines qui font croître sans cesse le nombre de bénéficiaires. Un agent d’autorité rompu à ces pratiques explique : «Les mariages des filles interviennent systématiquement à l’âge de 18 ans pour constituer un ménage supplémentaire. Aussi, contrairement à la tradition, une fille qui se marie logera son époux. On ne recule pas non plus devant les divorces de circonstance pour compter double durant les recensements. Pour fausser le jeu, on arrange aussi le mariage d’un homme avec deux femmes qui, soit-disant, ne s’entendent pas et doivent donc être logées séparément».  
Bien d’autres techniques sont mises en œuvre pour tricher. «Des personnes nées dans des bidonvilles gardent inchangées leurs pièces d’identité des dizaines d’années, même si dans les faits leur lieu de résidence a changé. Et quand ils n’y parviennent pas ils inscrivent leurs enfants comme étant nés au sein du bidonville», explique-t-on auprès d’une inspection de l’Habitat. Même les ressortissants marocains à l’étranger s’arrangent pour avoir une part du gâteau en gardant une adresse de résidence dans les bidonvilles. Ils n’hésitent pas non plus à tirer parti d’une importante faille dans le processus de relogement. «Pour pouvoir bénéficier d’un relogement, l’habitant d’un bidonville doit présenter un certificat de non-imposition, attestant qu’il n’est pas propriétaire. Or, ce certificat ne concerne que le territoire national, donc un ressortissant propriétaire à l’étranger passe facilement entre les mailles du filet», dévoile un délégué de l’Habitat.
Une autre combine des bénéficiaires malhonnêtes consiste à diviser leurs baraques en plusieurs unités pour constituer le plus de ménages. Cela peut prendre la forme d’une porte supplémentaire construite, d’une surélévation… La densification qui en résulte est considérable, sachant que les bidonvilles historiques de Casablanca comptent des baraques allant jusqu’à 300 m2.

Ambitions électoralistes

A tout cela s’ajoutent les filières s’occupant de «parachuter» des ménages au sein de bidonvilles. Celles-ci exploitent des baraques, dont les anciens occupants ont été relogés, sans qu’elles soient détruites. Et il en coûte aux ménages qui souhaitent y accéder jusqu’à 50000 DH à Casablanca par exemple, selon un agent d’autorité de la ville.

Ce qui gonfle encore les recensements, ce sont les extensions de bidonvilles, qui sont les plus courantes dans les ensembles insalubres en périphérie des villes. Les agents d’autorité se montrant en général très vigilants sur tout chantier de construction, ces extensions se font bien évidemment avec la complicité de certains d’entre eux. Selon les révélations de certains auxiliaires, les agents véreux vont même jusqu’à encadrer de très près les extensions en déterminant les parcelles exploitables, l’horaire de la journée durant lequel les travaux doivent être effectués…  
D’un autre côté, il faut aussi dire que les pouvoirs publics tendent le bâton pour se faire battre. En effet, «si au lancement d’un programme de résorption les autorités fixent des conditions strictes pour trier les bénéficiaires de relogement, ces critères sont assouplis progressivement, généralement pour pouvoir traiter les cas les plus difficiles restés en dernier et boucler le programme», assure-t-on auprès du département de l’Habitat. Ainsi, si au lancement l’on n’accepte de reloger que les ménages (comprendre les familles), la liste des bénéficiaires est élargie progressivement aux hommes et femmes célibataires, aux non recensés… Le tout se faisant de manière officielle via des procès-verbaux signés par le wali ou le préfet. Cela gonfle de fait la liste des bénéficiaires établie initialement. Plus encore, l’assouplissement progressif des critères pousse les ménages dont les cas ont déjà été traités à en demander plus. «Quand ils apprennent que des célibataires ont été comptabilisés comme ménages distincts, les bénéficiaires dont les cas ont déjà été traités exigent que leur fils soit relogé lui aussi séparément et ils obtiennent gain de cause», révèle un délégué de l’Habitat.         

De manière plus officieuse, les autorités locales peuvent se montrer plus clémentes sur les conditions de bénéfice du relogement pour servir des ambitions électoralistes, selon les indiscrétions des membres de commissions responsables des opérations de résorption.
En dépit de tout cela, les intervenants dans le programme veulent croire que la tendance est au durcissement de toutes les procédures pour colmater les brèches. Un exemple en est une récente obligation faite aux agents d’autorité de justifier l’opération de destruction des baraques par une photo. La résorption des bidonvilles fera-t-elle moins recette à l’avenir pour ceux qui profitaient des failles du système ? En tout cas, ceux-ci semblent de plus en plus se rabattre sur l’habitat menaçant ruine, qui donne désormais droit aux mêmes avantages que le programme VSB…