Vers l’eldorado espagnol : la joie des unes…les larmes des autres

2 700 femmes ont été sélectionnées pour aller travailler trois mois en Espagne à la cueillette des fraises.
6 h 30 de travail par jour contre un salaire net quotidien de 33,29 euros.
Elles sont d’origine rurale et ont entre 20 et 40 ans avec une priorité pour
les mères de famille.
Un deuxième groupe de 1 000 ouvrières pourrait être demandé par
l’Espagne.

Elles étaient là. Des centaines de femmes venues de toutes les régions du Maroc pour tenter leur chance d’aller travailler durant trois mois en Espagne, plus exactement dans les champs de fraise d’Andalousie. La djellaba et le foulard de rigueur, ces femmes rurales dont beaucoup étaient accompagnées de leurs maris, frères ou proches, ont été sélectionnées au préalable par les conseillers de l’ANAPEC (Agence nationale pour la promotion de l’emploi et des compétences) qui se sont déplacés dans les fins fonds des provinces, dans des villages reculés, là où la pauvreté est manifeste. Les listes des candidates, âgées entre 20 et 40 ans, toutes des femmes mariées (souvent avec enfants), veuves ou divorcées, ont été dressées en collaboration avec les gouverneurs locaux avant le voyage à Mohammédia pour un ultime test devant les représentants des employeurs espagnols qui se sont déplacés pour la circonstance. Il s’agit en fait de deux syndicats d’agriculteurs de la région d’Andalousie, Asja Huelva et Freshuelva, qui agissent dans le cadre du projet MEDA " Appui institutionnel à la circulation des personnes", financé à hauteur de 5 millions d’euros (55 MDH) par l’Union européenne (sur un total de 8 millions d’euros) et qui s’étale entre janvier 2006 et septembre 2008.

C’est donc dans le cadre de ce programme, géré par l’ANAPEC pour une opération qui devait prendre fin dimanche 21 janvier, que les agriculteurs sont venus recruter 2 700 ouvrières pour une période de trois mois que dure la campagne de cueillette, période à l’issue de laquelle ces travailleuses devront revenir au Maroc.

Dès 8 heures du matin, au centre de recrutement installé dans les locaux du centre culturel de la ville, tout était en place : barrières pour éviter l’attroupement, espace d’accueil, des salles d’entretien et deux ateliers de sensibilisation, l’un sur les démarches à suivre par ces femmes , et l’autre sur leur condition de vie là-bas, avec projection de films sur les deux thèmes. L’appel est fait par le chef de l’unité de gestion du projet en personne, Abdelhalim Fatihi de l’ANAPEC. Celles qui entendent leur nom résonner à travers le haut-parleur se présentent rapidement vers la personne chargée de l’accueil qui vérifie d’abord leur candidature sur ordinateur avant de les laisser entrer dans la salle d’entretien. Là, elles remettent leur dossier (CIN, passeport et d’autres documents) et répondent, assistées d’un traducteur, aux questions des recruteurs, avant de connaître leur sort. Mais, selon un représentant espagnol, le taux de rejet ne dépasse pas les 10 %. Les recalées peuvent quand même garder espoir. Selon un recruteur espagnol, les Marocaines représentent 10 % de l’effectif demandé annuellement, mais le quota pourrait augmenter. Et pour cette même saison, les Espagnols pourraient demander 1 000 personnes de plus.

Les Marocaines constituent 10 % de l’effectif recruté par l’Espagne
Les ouvrières sélectionnées signent sur le champ leur contrat et d’autres documents notamment l’engagement de retour au pays. Un contrat sur lequel tout est mentionné : nom de l’employeur, nombre d’heures de travail, soit 6 heures 30 minutes de travail quotidien avec un jour de repos par semaine. Le salaire est de 33,29 euros par jour net déclaré aux caisses sociales espagnoles, ce qui explique tout l’engouement auquel on assiste. Selon Hafid Kamal, directeur général de l’ANAPEC qui est venu s’enquérir lui-même du déroulement de l’opération, «ce que gagnent ces femmes en trois mois équivaut à leur revenu annuel au Maroc, ce qui permet, dit-il, de sauver de nombreuses familles de la pauvreté absolue dans laquelle elles vivent. C’est pour cela que nous avons ciblé les femmes rurales qui ont besoin de cette bouée de sauvetage». Et ce n’est pas cette femme venue de la région de Sidi Slimane, portant un bébé sur son dos qui le contredira. Abandonnée par son mari avec quatre enfants à charge, elle se débrouille comme elle peut en travaillant occasionnellement dans les fermes de la région pour cueillir les oranges. A quel prix ? «Avant c’était 40 DH par jour, cette année c’est 50 DH». Pour combien d’heure ? «Nous commençions à 8 heures et on continuait jusqu’à ce que l’obscurité nous empêche de voir les oranges, avec une pause d’une heure pour manger». Pas étonnant qu’elle laisse ses enfants à sa mère pour tenter sa chance ailleurs, sous des cieux plus cléments ! Et ils le sont si l’on écoute les conseils que prodigue une conseillère de l’ANAPEC aux femmes sélectionnées dans le premier atelier.

Condition sine qua non : retourner au pays
Son discours est clair : «Vous allez travailler durant trois mois à la cueillette des fraises et d’autres fruits. A part le prix de votre billet entre votre lieu de résidence et la ville de Tanger, vous êtes entièrement prises en charge, y compris la traversée en bateau jusqu’à Algésiras et le transport jusqu’à votre lieu de travail où vous serez logées par vos employeurs dans des maisons équipées de douches, de cuisines… Vous avez aussi à votre disposition une machine à laver pour le linge. Tout est pris en charge sauf votre nourriture que vous préparerez vous-mêmes. Vous aurez avec vous d’autres femmes de différentes nationalités, des Polonaises, des Roumaines, des Bulgares, etc.», détaille-t-elle. «Ne l’oubliez pas, vous représentez le Maroc à l’étranger un peu comme Nawal El Moutawakil ou Hicham El Guerrouj», dit-elle dans la foulée.
L’employée de l’ANAPEC poursuit ses conseils pratiques sur les vêtements à emporter, les accessoires, mais explique aussi à ces femmes que ce travail est légal et qu’elles ne doivent par conséquent payer aucun intermédiaire, ni au bled, ni ailleurs. Et puis, l’ultime conseil, le plus utile : «Ne brûlez pas le visa». Brûler le visa, c’est se fondre dans la nature à l’expiration du contrat ou oublier de le tamponner par les autorités espagnoles en revenant au Maroc.

Ensuite direction vers le deuxième atelier où un membre de la délégation espagnole projette et commente un film pour montrer le genre de travail, les lieux d’habitation, et surtout des témoignages d’ouvrières qui racontent leur expérience, avant de répondre aux questions éventuelles des candidates.

Une fois l’atelier terminé, les ouvrières sont orientées vers une autre salle où les représentants de la BP (Banque populaire) leur ouvrent, chacune, un compte dans l’agence la plus proche de leur patelin. En Espagne, les ouvrières seront payées par virement à la banque espagnole partenaire, pour éviter les problèmes et, explique un employé de la BP, elles pourront envoyer l’argent à leurs familles dès le premier mois.
Et en attendant le départ, prévu à la fin de janvier, les responsables de l’ANAPEC s’activent pour grouper les demandes de visas ou encore accélérer l’obtention des passeports pour celles qui n’en ont pas encore.