Vente des cartes SIM : les opérateurs sortent la grosse artillerie

Des revendeurs intérimaires mandatés par les opérateurs ou leurs distributeurs investissent souks, universités et quartiers. Les cartes d’une à  une heure et demie de communication sont vendues entre 10 et 20 DH. Les obligations réglementaires en matière d’identification des clients sont peu respectées.
L’ANRT prépare de nouvelles mesures pour mettre fin à  ce désordre.

C’est la guerre dans le secteur des télécommunications. Depuis quelques semaines, de jeunes hommes et femmes arborant des tenues aux couleurs des trois opérateurs sont à l’assaut des souks, mais également des cafés et des universités et arpentent les boulevards pour proposer des cartes SIM à des prix très bas. Cette débauche d’énergie sur le plan commercial est motivée par un objectif : doper les chiffres sur le parc clients avant l’arrêté des statistiques annuelles. Il n’est donc pas étonnant qu’on enregistre des taux de pénétration du mobile astronomiques (126 % au troisième trimestre 2013). Aucun des trois opérateurs que La Vie éco a joints pour avoir plus de détails sur cette offensive menée de part et d’autre n’a donné suite à notre requête. C’est seulement sous le sceau de l’anonymat que des responsables ont nié que leurs entreprises ont envoyé des vendeurs occasionnels sur le terrain. Pourtant, nous avons bien acheté dans la rue des cartes prépayées de Maroc Telecom à 20 DH pour une heure et demie de communications vers tous les opérateurs. Les cartes Méditel sont vendues à 10 DH pour une heure de communications, celles d’Inwi à 10 DH également. Et ces ventes se font souvent sans un strict respect de la réglementation. «Pour atteindre les objectifs qui peuvent aller jusqu’à un million de cartes par opération de vente, les opérateurs télécoms demandent aux commerciaux intérimaires de ne pas exiger aux clients leur CIN pour ne pas les décourager», confie une source du secteur. Même si le client est en possession de sa carte d’identité, il n’est pas systématiquement invité à se rendre à l’agence la plus proche pour procéder aux formalités d’usage, la signature d’un contrat en bonne et due forme.

Le réseau parallèle dope les ventes

Même s’ils ne sont pas à l’origine de ces opérations coup de poing, qui ne peuvent alors être initiées que par leurs distributeurs, les opérateurs les regardent avec bienveillance. Pour accroître leurs ventes, ils confient en effet des stocks importants à ces distributeurs directs. Outre les commissions prévues par les contrats annuelles, ces derniers reçoivent également des primes d’intéressement à condition d’atteindre l’objectif assigné. Il est à préciser «que ces objectifs peuvent dépasser les 100 000 cartes par distributeur et par opération», précise un commercial au service d’un distributeur agréé. Selon lui, l’écoulement de ce stock, dans une durée d’un ou de deux mois, reste quasi impossible si ces distributeurs se contentent uniquement des clients qu’ils reçoivent à l’agence. Pour y arriver, ils font appel, entre autres, aux services des grossistes de Derb Omar, Derb Ghallef et Garage Allal. «Nous achetons les cartes Inwi à 12 DH l’unité, celles d’IAM à 13,50 DH et de Méditel à 7 DH», déclare un grossiste. A en croire ses propos, les marges dégagées sur les ventes de ces cartes ne sont pas très importantes. D’ailleurs, «quand l’offre est abondante, nous les vendons à perte. Car le plus important pour nous c’est la prime que nous versent les distributeurs agréés dès qu’on atteint nos objectifs». S’agissant de l’identification de ces cartes par le biais d’un contrat, le grossiste ignore même l’existence de cette procédure. «Les opérateurs ne sont pas très exigeants sur cet aspect. Pour donner l’impression de se conformer à la règlementation, certains distributeurs n’hésitent pas à remplir des contrats fictifs», avance notre source. Les plus sourcilleux se contentent de prendre en photo la pièce d’identité qui leur est présentée.

De nouvelles mesures pour le secteur

A l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), on considère que ces opérations de vente à grand volume font partie de la stratégie commerciale des opérateurs. Elles leur permettent surtout de se positionner dans un marché où la concurrence est sans merci. Azdine El Mountassir Billah, DG de l’agence, tient à souligner que ces ventes ne dopent pas exceptionnellement les chiffres annuels, vu que ces derniers progressent depuis quelques années à un rythme régulier. En revanche, c’est au niveau de l’identification que le bât blesse. «Ces pratiques ne sont pas conformes à la réglementation en vigueur», déclare M. El Mountassir Billah. En effet, il est important de rappeler que l’ANRT a lancé en novembre 2011 un projet d’identification de toutes les cartes SIM avec des délais précis. Toutes celles dont les opérateurs ne disposent pas d’informations sur leurs détenteurs (nom et prénom, numéro de la carte d’identité) devaient être désactivées. A ce jour, rien n’est fait. Et la poursuite des ventes «sauvages» de cartes SIM participe au maintien du statu quo.
Le directeur général de l’ANRT ne baisse cependant pas les bras. «Ce retard est dû aux différents problèmes que nous rencontrerons sur le plan pratique. Mais ces problèmes ne vont pas nous empêcher de faire aboutir ce projet». Pour preuve, en vue de donner un nouvel élan au processus visant l’assainissement du parc des abonnés mobiles prépayés non identifiés, de nouvelles mesures concernant également les cartes 2G et 3G sont en cours de finalisation. L’assainissement devrait aussi porter sur un autre aspect : la définition même de la notion d’abonné actif. Les textes de l’agence disent qu’un numéro actif est celui qui a émis un appel dans les six derniers mois, alors qu’il y a beaucoup de cartes prépayées qui ne servent que le temps de la consommation du crédit avant d’être jetées ou oubliées pour toujours dans le fond d’un tiroir. Bref, l’agence a encore du pain sur la planche.