Universités et écoles étrangères au Maroc : quelle valeur ajoutée au-delà des labels ?

Elles sont une dizaine, principalement françaises, à s’être implantées au Maroc. Par cette démarche, le pays veut rattraper son retard dans l’offre de formation supérieure et proposer une alternative aux études à l’étranger. Le marché du travail considérera ces diplômés comme ceux des grandes écoles marocaines avant de les réévaluer en fonction de la valeur ajoutée apportée.

ESSEC Rabat, EM Lyon à Casablanca, Centrale Casablanca, INSA International à Fès (EuroMed Tech), Ecole EMines à l’Université Polytechnique Mohammed VI de Ben Guérir, Conservatoire national des arts et métiers… Elles sont une dizaine d’universités et d’écoles étrangères à s’être implantées au Maroc. La ruée de ces établissements, essentiellement français, s’est accentuée depuis deux ans suite à la visite en 2013 de François Hollande au Maroc. Lors de cette visite, en effet, 8 accords d’enseignement et de recherche ont été signés. L’ex-ministre de l’enseignement supérieur et de la formation des cadres Lahcen Daoudi a longtemps loué les avantages de ces nouveaux arrivants dans le secteur. Ils ont bénéficié de facilités administratives, de subventions de l’Etat (pour quelques-uns), voire dans certains cas de la construction de campus entiers aux frais de l’Etat.

Le premier objectif est de limiter les départs des étudiants marocains en France et à l’étranger en général et éviter ainsi une hémorragie de devises, sachant qu’en moyenne 55 000 jeunes partent étudier à l’étranger chaque année. Le deuxième, non avoué, est de rehausser la qualité de l’enseignement supérieur au Maroc et de produire des profils en adéquation avec les besoins du pays. «Le Maroc a besoin de rattraper son retard en termes de formation de leaders internationaux qui vont tirer le marché vers le haut, notamment pour accompagner les grands projets d’infrastructures et les métiers mondiaux du Maroc. Ces implantations agissent également comme effet de levier pour l’enseignement supérieur local», déclare Mounir Chaouki, gérant associé d’un cabinet spécialisé dans le développement international.

Le Maroc présente à son tour des avantages indéniables pour ces établissements délocalisés. Sa position de plateforme régionale du continent permet d’attirer les étudiants issus des pays d’Afrique avec moins d’exigences administratives qu’en Europe. Sa proximité géographique avec ces pays d’Afrique facilite les déplacements des professeurs étrangers, sans compter le niveau des infrastructures qui continue de s’améliorer.

Elles s’engagent sur le même niveau de qualité que les écoles mères

Tous ces facteurs attirent ces grandes écoles. Pour l’instant, elles sont majoritairement françaises. Les professionnels de l’enseignement supérieur privé marocain s’attendent certes à une diversification des origines, mais applaudissent ces implantations. «Avec des pratiques pédagogiques évoluées, une réelle gestion pédagogique et des programmes de développement personnel, ces marques internationales tireront le niveau de l’enseignement supérieur au Maroc vers le haut. La cote des établissements labellisés européens reste élevée», déclare Abderrahmane Lahlou, expert en éducation et associé-gérant du cabinet Abwab Consultants.

L’objectif ultime de ces écoles, qui interviennent dans un premier temps dans la formation initiale, est d’assurer la qualité. «Pour obtenir cette qualité, il existe trois grands piliers, à savoir le capital humain nécessaire pour obtenir la qualité d’enseignement souhaité. Ensuite, on retrouve le niveau de ressources notamment financières pour assurer cette qualité et enfin une meilleure gouvernance», explique Amine Bensaid, président de l’Université privée Mundiapolis. EM Lyon qui a débuté la formation BBA (Bachelor in Business Administration) à Casablanca en 2015 tout en offrant l’internationalisation semble répondre à ces critères. L’école se targue d’avoir 80% de professeurs venant de France. L’accès au BBA d’EM Lyon se fait par voie de concours organisé sur place, mais le management assure délivrer le même diplôme que dans ses campus de Paris, Lyon, Saint-Etienne et Shangaï. «Nous avons décidé de sortir de France pour devenir une école globale. Par ailleurs, nous avons la triple couronne (trois accréditations). 80% de nos professeurs viennent de France et sont détachés pour le campus de Casablanca. Mais nous recrutons aussi des profils locaux. Par ailleurs, EM Lyon à Casablanca délivre le même diplôme qu’en France», déclare Taouhid Chtioui, directeur général d’EM Lyon Business School Afrique.

De par leur statut et leur réputation, ces BS seraient obligées de répondre aux mêmes exigences de qualité dans tous leurs campus à travers le monde. «Et pour cause, elle sont pour la plupart engagées dans des processus d’accréditation à l’international coûteux. Si elles échouent à offrir une qualité homogène partout, les auditeurs internationaux vont sanctionner cette déficience. Et elles risquent de perdre leurs accréditations», déclare Mounir Chaouki.

EM Lyon Business School Afrique, qui mise sur l’incubation de projets et la recherche scientifique, est en pleine croissance. Malgré des frais de scolarité annuels de 105 000 dirhams/an (alignés sur les frais pratiqués en France), 40 étudiants sont inscrits en 1ère année et 20 en 2e année issus de 10 nationalités africaines. En 2017,  elle prévoit l’ouverture de 80 places dont 10 boursiers par mérite.

Centrale Casablanca suit une logique différente. Son diplôme est reconnu par l’Etat marocain en attendant la reconnaissance par l’Etat français après homologation. Avec des frais de scolarité se situant entre 5 000 et 50 000 DH en fonction du revenu de la famille, elle offre une certaine égalité des chances. L’engouement est au rendez-vous. «Depuis l’ouverture de l’ecole en 2015, le nombre d’élèves a fortement évolué. Passant d’une 1ère promotion de 42 élèves à une seconde promotion de 80 élèves en 2016. Notre promotion cible est de 200 élèves/promo», déclare Zineb Satori,  responsable communication et digital de Centrale Casablanca. Les étudiants sont issus des classes préparatoires ou de facultés scientifiques et sont admis par voie de concours. Aujourd’hui, un quart des élèves centraliens de Casablanca provient de l’Afrique subsaharienne. 

Reste à savoir si ces diplômes sont identiques à ceux des maisons mères. «Je ne sais pas si ces écoles seront considérées comme les écoles mères car il y a toujours une dévaluation quand le diplôme est délocalisé», s’interroge Abdelkrim Sekkak, ancien DRH dans des multinationales, expert RH et coach professionnel.

Le marché du travail séparera le bon grain de l’ivraie

A en croire M. Chtioui, le BBA délivré par EM Lyon à Casablanca permettrait à ses détenteurs d’accéder au cursus de Grande Ecole en France. «Dans la majorité des cas de BS, c’est l’expérience et le label qui sont délocalisés. Les étudiants obtiennent un Bachelor français d’une université partenaire de l’école mère. Pour obtenir le diplôme de l’école mère, il faut effectuer la 4e et la 5e année sur place», insiste Abderrahmane Lahlou. Certaines écoles privées marocaines telles que l’ESCA Ecole de Management ont choisi cette option. L’institut a signé une entente de collaboration avec HEC Montréal. Le but est de commencer le cursus au Maroc et de le poursuivre au Canada au bout de la 2e année. Les étudiants obtiennent ainsi le Bachelor en administration des affaires d’HEC Montréal. «Une telle entente permet aux deux écoles d’offrir conjointement une formation diplômante (Bac 2+2), de développer des programmes d’échanges d’étudiants et d’enseignants, et de réaliser en commun des projets de recherche et de formation continue», explique Majdoline Idakaine, responsable marketing à l’ESCA EM. C’est aussi une manière de tirer vers le haut les pédagogies de l’école privée marocaine.

Cela dit, toutes ces écoles produiront à termes des lauréats que le marché du travail devra absorber. L’insertion professionnelle des diplômés reste l’un des plus importants critères de qualité. Quelques années après leur arrivée sur le marché, les professionnels RH placent déjà ces diplômés et ceux des grandes écoles marocaines sur un pied d’égalité. «Dans un premier temps, lors des entretiens d’embauche, les salaires des diplômés de ces écoles étrangères implantées au Maroc seront alignés sur ceux des grandes écoles marocaines type ISCAE, Ecole Mohammadia des ingénieurs… Avec le temps et les compétences déployées, leur traitement peut évoluer positivement ou négativement», déclare Essaid Bellal, DG du cabinet RH Diorh.

En tout cas, le diplôme demeure un passeport et non un gage de réussite professionnelle. Le profil du candidat est plus déterminant dans le choix des entreprises. «Le recrutement est lié à un besoin en postes et il faut donner exactement la même chance à tous les candidats en fonction de leur profil et non du diplôme ou de l’école. Le marché réalisera sa propre régulation par la démarche suivante : ces lauréats commenceront leur carrière aux mêmes postes proposés aux diplômés des écoles locales, ensuite la DRH procédera à leur réévaluation en fonction de la valeur ajoutée apportée», analyse M. Sekkak. Les grandes écoles marocaines seront dans un premier temps prémunies de l’impact de ces écoles étrangères en attendant de connaître la qualité réelle de ces nouveaux entrants. N’empêche, elles doivent entreprendre une mise à niveau pour maintenir leur réputation.