Une stratégie industrielle sera définie d’ici janvier

La mission est confiée au cabinet McKinsey

Salah Eddine Mezouar souhaite porter la contribution industrielle au PIB de 17 à 28%.

Mieux vaut tard que jamais. D’ici à janvier prochain, le Maroc disposera enfin d’une vision stratégique dans le domaine industriel, sur un horizon de dix ans. La tâche a été confiée au cabinet McKinsey, désigné comme adjudicataire suite à un appel d’offres restreint. Le pilotage de ce chantier est assuré par un comité comprenant Salah Eddine Mezouar, ministre de l’Industrie du Commerce et de la Mise à niveau de l’économie, Adil Douiri, ministre du Tourisme et Rachid Talbi Alami, ministre chargé des Affaires économiques et générales. La présence de Adil Douiri n’est évidemment pas fortuite puisque le travail qu’il a effectué au profit du tourisme est considéré comme une référence au sein du gouvernement. Différentes réunions avec les associations professionnelles sont bien entendu prévues.
Recevant La Vie Eco, M. Mezouar a été intarissable sur le sujet. A la tête d’une entreprise, d’une association professionnelle ou d’un ministère, il procède de la même manière : «D’abord une vision, ensuite une organisation et enfin l’action». Et pas l’inverse, n’est-ce pas ! Dans son travail à la tête de Settavex et de l’Amith, il ne perdait jamais de vue la finalité. «Je refuse de m’enfermer dans la rigidité des moyens ou dans une logique de court terme», répète-t-il. Il a bien raison de le faire. Tant d’entreprises meurent de l’incapacité de leurs dirigeants à avoir une vision.

Passer d’une logique de production à une logique de produit
Aujourd’hui, la contribution de l’industrie au PIB stagne, constate le ministre de l’Industrie et du Commerce. 17 ou 18% , c’est trop peu quand des pays comme la Turquie, la Roumanie ou la Pologne atteignent 28%. Et voilà déjà un objectif : les rattraper. Mais comment y arriver ?
Jusqu’à présent, on ne peut pas dire que le Maroc ait disposé de véritables politiques industrielles basées sur une vision cohérente et globale, avec des objectifs clairement définis à partir d’un diagnostic et d’une analyse. Dans les années soixante, le pays avait suivi une stratégie de substitution aux importations aux limites désormais évidentes. Dans les années soixante-dix, ce fut la stratégie de promotion des exportations, basée en fait sur peu d’avantages comparatifs, et très – trop ! – peu de marques et donc de créativité.
M. Mezouar insiste d’ailleurs sur le fait qu’au Maroc, la logique de production prédomine. Il n’y a pas, ou trop rarement, une logique de produit. Logiquement, il s’interroge : quels sont les secteurs où cette logique de production pure aurait encore un sens dans dix ans ? La réponse est évidente. Les textiles n’ont pas besoin d’attendre dix ans pour le savoir. C’est dès maintenant que l’on doit raisonner en termes de produits.
Alors, dans quels métiers le Maroc doit-il constituer sa politique ? La réponse viendra dans quelques mois, tout en sachant que certaines pistes sont évidentes : l’agro-industrie est un créneau à part entière, à condition de savoir l’orienter. Et l’avenir des textiles est encore devant nous si la filière arrive à dépasser ses contraintes d’intégration en amont.
Donc, définir les métiers n’est pas suffisant. Il faudra raisonner en termes de produits, de positionnement, «faire du marketing pays» en quelque sorte, explique Salah Eddine Mezouar. Une fois cette étape franchie, il s’agira de (ré)orienter l’action publique dans ces directions. Et quand on dit réorienter, cela peut aller jusqu’aux politiques de formation. «Vous ne vendrez pas un seul produit sur le marché américain si personne ne parle anglais dans votre entreprise», rappelle le ministre.

Faut-il continuer à mettre à niveau des industries qui frabriquent des produits dépassés ?
Le Maroc dispose de quelques atouts potentiels dans le domaine industriel, à lui de savoir les utiliser en priorité. Certains ne dureront pas longtemps : c’est le cas des accords de libre-échange, le Maroc étant une plate-forme d’accès aux marchés européen et américain.
La réflexion sur les métiers stratégiques du Maroc est indissociable de deux autres grands axes d’action : la politique de mise à niveau, d’une part et le démantèlement douanier, d’autre part.
La définition d’une vision industrielle à long terme est lancée alors que le dispositif de mise à niveau est opérationnel depuis pas mal de temps. Quand cette vision sera parfaitement définie, il faudra vérifier la conformité de la mise à niveau, telle qu’elle a été conçue, avec les priorités qui sont en train d’être définies. M. Mezouar s’interroge : faut-il continuer à mettre à niveau des unités industrielles censées produire ce qui est déjà dépassé ailleurs ou bien encourager un redéploiement vers les vraies priorités ? La mise à niveau a besoin d’une «connexion avec la vision industrielle», alors que le dispositif actuel est simplement destiné à aider les entreprises à sortir de leurs difficultés. Et puis, on agit trop souvent par intuition : il n’y a pas de base de données fiable et complète sur le tissu industriel. Le ministre du Commerce et de l’Industrie aurait bien aimé disposer de données sur l’endettement des entreprises, leurs besoins en fonds de roulement ou leur niveau technologique. Il a demandé certaines de ces informations au système bancaire.
Pour le moment, le dispositif de mise à niveau continuera de fonctionner de la même manière, mais il est à parier que des changements interviendront dans quelques mois pour davantage d’efficacité.
Et les droits de douane ? Dans 5 ans, ils seront démantelés avec l’Union européenne et les USA. Dans 10 ans avec la Turquie et dès 2005 avec plusieurs pays arabes. Les accords de l’OMC prévoient pour 2010 un taux plafond de 20%, le Maroc étant aujourd’hui à 50%. Deux conclusions en découlent :
– le démantèlement au Maroc doit commencer dès maintenant pour pouvoir être étalé dans le temps. C’est pourquoi l’objectif du ministère est de ramener le taux maximum à 32,5% dans les plus brefs délais, en opérant secteur par secteur. Pour les textiles, ce sera fait dès janvier 2005. Pour le cuir, les discussions avancent bien.
– le démantèlement douanier est d’autant plus urgent que les différentiels avec les autres marchés, auxquels le Maroc est désormais lié par des accords de libre-échange, risquent de devenir une incitation à la fraude.
Comme on l’a vu pour le tourisme, dès lors qu’il y a une stratégie, une dynamique se crée. Salah Eddine Mezouar table là-dessus et cite volontiers l’exemple de la Malaisie où les objectifs stratégiques du pays sont affichés même dans les halls des aéroports. On se surprend à rêver.