Une matinée avec les techniciens en grève de Royal Air Maroc

Ils tiennent le coup grâce à la solidarité familiale

Le syndicat accepte que les délégués du personnel représentent
les grévistes aux négociations

Le mouvement s’essouffle
mais la grève se poursuit.

Vendredi 9 décembre. Siège du syndicat des techniciens aéronautiques de la RAM, situé à proximité du siège de la compagnie gardée en permanence par la police. L’ambiance est calme mais lourde. A l’entrée du local, une pancarte indique que la grève se poursuit… A l’intérieur, au milieu d’une grande salle, une dizaine de personnes sont attablées, plongées dans une partie de cartes, pendant que d’autres jouent au billard. On tue le temps comme on peut. Près de six mois de grève, sans voir le bout du tunnel, ça épuise…
Officiellement, nous sommes venus pour parler avec le gréviste de base, voir comment il se débrouille au quotidien, et les dirigeants du syndicat n’y voient aucun inconvénient. «Bien au contraire», nous dit Ahmed Akdim, son secrétaire général.

Une caisse commune pour parer au plus pressé
L’homme, dont la mutation à Oujda et celle de son adjoint à Fès ont été le principal déclencheur du mouvement de grève, la cinquantaine, la voix mesurée, affable, tient à rappeler néanmoins certains faits et à faire le point sur les derniers développements. «Cette grève, c’est la direction de Royal Air Maroc qui l’a voulue, et toutes les tentatives de médiation ont été rejetées. La dernière en date étant celle du wali du Grand Casablanca, Mohammed Kabbaj, qui vient après celle du gouverneur de Hay Hassani et de l’AMPL (Association marocaine des pilotes de ligne). Les dernières négociations avec la direction, qui se sont déroulées le 30 novembre et les 1er et 2 décembre courant, soit au total 25 heures autour d’une table, n’ont rien donné», tient à rappeler Ahmed Akdim.
«Aujourd’hui, les gens sont au plus mal, psychologiquement, matériellement ; certains ont vendu leurs biens, d’autres sont soutenus par leurs familles, mais nous nous soutenons les uns les autres», poursuit-il d’une voix monocorde. Une caisse commune, alimentée par les uns et les autres, permet à chaque technicien de parer aux situations d’urgence contre le dépôt d’un chèque, explique le secrétaire général du syndicat STAM, avant de se retourner vers les joueurs de cartes pour demander si quelqu’un voudrait s’exprimer. Mais la plupart ne font même pas attention à ce qu’il dit. On le sent, ils sont las, ils ont assez parlé, suffisamment raconté.
Finalement, c’est un jeune technicien qui se dévoue, plus par politesse que par envie de s’étaler sur ses problèmes. A.S., la trentaine, est marié et père de deux enfants. Percevant, avant la grève, un net de 10 000 dirhams par mois, il essaie tant bien que mal de s’en sortir avec un maigre pécule de 2 500 DH qu’il reçoit, en moyenne, de quelques membres de sa famille. «Heureusement, dit-il, que la solidarité familiale, et la solidarité tout court, existent dans notre société. Je suis même un peu étonné de son ampleur car, à l’école où sont scolarisés mes enfants, on a accepté de différer le paiement sans demander la moindre garantie. Le pédiatre et le pharmacien ont réagi de la même manière, et pour le reste, il y a l’épicier du coin…». M.S., lui, n’a pas été aussi chanceux. «J’ai vendu ma voiture, et ma femme ses bijoux. Avec ça, j’essaie de tenir le coup. Chacun de nous a sa petite méthode, son système D pour survivre, il n’y a pas de formule générale», résume-t-il.

Le versement intégral des salaires pour les mois de grève n’est plus exigé par le syndicat
Difficile de faire parler davantage des grévistes qui répugnent à aborder leur quotidien. Sur le fond du problème, en revanche, les techniciens sont prolixes. Mustapha Nadif, le secrétaire général adjoint du syndicat, tient à recentrer le débat. Son ton tranche avec celui de ses camarades.
Il estime qu’à la base du conflit, il y a la politique de la RAM de filialiser un certain nombre de métiers dont ceux de la maintenance. Or, si filialisation il y a, elle ne se fera pas sans les techniciens. «Nous sommes des partenaires sociaux conscients des enjeux et notre syndicat est membre de l’AEI (Aircfaft Engineers International), organisme qui regroupe 38 syndicats de techniciens de 29 pays. Nous avons toujours essayé de trouver des canaux de discussions pour sortir de la crise, et toujours en faisant des concessions». Lesquelles ? Le syndicat affirme avoir mis de côté son exigence de participer aux négociations, acceptant par là que les techniciens soient représentés par les délégués du personnel, de ne plus exiger le versement intégral des salaires des mois de grève mais seulement une partie, à négocier… Selon eux, la direction de la RAM n’a donné aucune suite à leurs propositions. En attendant, les jours s’écoulent entre les parties de cartes… et des foyers qui manquent de tout. Six mois que ça dure…

En attendant des jours meilleurs, chaque gréviste a trouvé son système D pour faire face aux dépenses urgentes.