Une journée dans la vie des PME

Voici la vraie vie des PME. Les membres du gouvernement la connaissent-ils ?
Les retards de paiement étouffent les PME, qui ont déjà du
mal à décrocher un crédit bancaire.
Fiscalité, coût de l’énergie, déficit de formation
du personnel : quelques-uns des problèmes communs aux PME.
Les opérateurs veulent une stratégie PME plus claire, élaborée
par des hommes de terrain.

Les déclarations de bonnes intentions n’en finissent plus. Colloques, séminaires, tables rondes: à toutes les occasions, les autorités en charge de la PME rabâchent leur discours sur le dispositif de mise à niveau et les mesures d’encouragement mises en place. Sur le terrain, la situation reste pourtant inchangée, quand bien même le ministère de tutelle mérite qu’on lui accorde encore un délai avant de jauger ses réalisations. Les opérateurs pestent contre la frilosité légendaire des banques, clouent au pilori le fisc toujours très gourmand, déplorent la faible qualité de la formation locale et le bellicisme des employés. De manière générale, ils considèrent qu’une véritable stratégie de soutien à la PME se fait encore attendre. Nous en avons interrogé quelques-uns. Leurs réponses sont sans concessions.

Moncef Kettani Entrepreneur et président de l’Union PME Maroc
«J’ai attendu cinq mois avant de pouvoir dédouaner un produit»
«90 % des problèmes des PME au Maroc concernent le retard de paiement. C’est autour de cela que se greffent l’ensemble des freins qui plombent leur essor. Aujourd’hui, la règle veut que tout le monde, y compris les multinationales, ne paie qu’au bout des sacro-saints 90 jours à compter de la livraison du produit ou du service. En vérité, il ne s’agit que de la partie visible de l’iceberg. En effet, pour produire ou mettre à disposition une prestation, il faut bien la préparer. Ce qui peut nous donner un délai supplémentaire de 1 à 2 mois, entre la fabrication du produit et sa livraison. Pendant ce temps, on supporte ses charges (loyer, frais de personnel, achat de la matière première…). Par conséquent, la plupart des entreprises paient leur personnel et fournisseurs avec des retards fréquents. Elles remettent aussi à plus tard les cotisations CNSS et mutuelle quand elles sont affiliées… Ainsi, le cercle vicieux continue.
Quand vous sollicitez votre banquier, il veut bien vous avancer, comme c’est la règle, un mois de votre chiffre d’affaires. Mais il n’ira pas au-delà. Du coup, avec un million de DH de CA, par exemple, vous n’aurez pas droit à plus de 80 000 DH. C’est certes suffisant pour financer une ou deux opérations, mais il vous sera impossible d’assurer la prospection de nouveaux marchés à un moment où la concurrence féroce vous pousse à accorder des facilités que vous n’avez pas les moyens de supporter. Parfois, il arrive que, n’ayant pas payé le fournisseur ou en raison d’une rupture de stock, vous soyez contraint et forcé de recourir à l’informel, avec pour conséquence de ne pouvoir répercuter correctement ces dépenses sur votre comptabilité.
Curieusement, nous nous retrouvons dans une situation où ce ne sont ni le travail ni les marchés qui manquent, mais où l’argent fait cruellement défaut alors qu’au même moment, les banques croulent sous les liquidités. Résultat : au lieu de tirer l’informel vers le formel, les PME sont poussées vers l’illégalité.
Les autres problèmes que vivent les PME s’appellent tracasserie administrative, marché noir, fiscalité… En fait, je viens de vivre une histoire abracadabrante avec les services de la Douane. J’ai importé un fertilisant qui est aussi une sorte de réservoir d’eau. Ma marchandise est arrivée au port début février 2003 et je n’en ai pris réception que le 14 juillet dernier. D’abord, il a fallu que je prouve que ce produit est détaxé, alors que la Douane soutenait qu’il était imposé à 85 %. Ensuite, il a fallu procéder aux analyses…Le calvaire s’est terminé au bout de 5 mois.»

Abdellilah Boumehdi DG de FMTM (Franco-marocaine de traitement métallurgique)
«La situation n’a pas évolué malgré les déclarations de bonnes intentions»
«La PME souffre énormément. Elle se débrouille toute seule parce que l’environnement des affaires n’est pas encore au point. Les problèmes sont infinis. Dans notre secteur (traitement de surface pour renforcer la solidité des métaux), l’énergie électrique et le gaz, nos principales matières premières, coûtent très cher. Ce faisant, nous sommes obligés d’en répercuter le coût sur nos clients. Il en est de même pour le transport.
Pour le financement, la situation n’a pas évolué malgré toutes les déclarations. Les banques communiquent sur des taux légèrement supérieurs à 4 %. C’est tout simplement du bluff. Pour l’investissement comme pour l’exploitation, il faut payer cher. Pour illustration, un découvert vous revient facilement à 12 %.
En ce qui concerne la mise à niveau, il est important de souligner que les banques ne collaborent pas, ou très peu. La sincérité des déclarations du ministre ne suffit plus ; il faut des actes concrets.
Nos difficultés ne se limitent pas à cela. Les impôts sont très élevés et certains, comme la patente et la taxe urbaine, ne s’imposent plus. On pourrait digérer ces charges supplémentaires s’il était possible de gagner en productivité. Mais, là aussi, il est désolant de constater que nos ressources humaines sont loin d’égaler celles de nos concurrents de même niveau de développement. En clair, la formation est défaillante. Nous voulons bien compenser le déficit, mais la procédure de remboursement des contrats spéciaux de formation est très longue et compliquée. Les grandes entreprises peuvent bien affecter une personne à la gestion des remboursements, contrairement aux PME.
Ces problèmes sont partagés par la plupart des petites entreprises. Quant à notre activité, qui se situe en aval de la production de pièces mécaniques, elle travaille en deçà de ses capacités parce que l’industrie est à la traîne. La plus grande partie des pièces mécaniques est importée. Pour l’automobile par exemple, les équipementiers ne produisent sur place que des câbles.
C’est pourquoi nous (FMTM) avons investi, avec d’autres partenaires, 15 MDH dans Forge du Maghreb, une unité de fabrication de pièces forgées (pelles, coudes, collerettes, masses, colliers de prise en charge…), pour montrer que ce type d’industrie est porteur. Asmaa Invest vient d’ailleurs de rejoindre le tour de table en prenant 34 % du capital. Le reste est détenu par FMTM, Sofmag et Gouvy.
Tout cela prouve que la PME ne baisse pas les bras. Elle doit cependant être concrètement soutenue pour gagner en maturité et créer la richesse et les emplois dont le pays a besoin.»

R. B. Entrepreneur textile (RME)
«On tourne en rond depuis quelques années»

« Cela fait maintenant plusieurs années que nous tournons en rond. Certes, il existe des instruments intéressants pour la mise à niveau des entreprises comme EME (Euro-Maroc Entreprise) qui est très efficace pour la réalisation des business-plans. Mais à quoi sert un business-plan si votre banquier marocain ne daigne même pas le lire ? J’insiste sur le qualificatif marocain parce que mon banquier français a réagi très vite quand je lui ai envoyé le business-plan réalisé avec le soutien d’EME.
Aujourd’hui, j’ai bien envie de tout liquider et d’aller investir en Roumanie ou en Turquie, car je suis tout simplement dégoûté. Ici, tout est compliqué. Dès mon arrivée, pour investir en tant que MRE, on a commencé par m’embêter pour ma voiture personnelle qu’il fallait dédouaner coûte que coûte. Je ne vois pas pourquoi je ne peux pas disposer des mêmes avantages qu’un coopérant français. Il y a aussi la paperasse. Là où il faut un seul papier dans un autre pays, on nous en demande dix au Maroc. Ensuite, et c’est mon cas, si par malheur votre transitaire commet une erreur dans la déclaration, vous êtes tout de suite considéré comme un gangster. Ainsi, vous subissez tous types de contrôles, car votre bonne foi ne vaut plus rien.
Maintenant, ma seule grande consolation, ce sont mes 70 ouvriers qui vivent grâce à cette entreprise, mais je ne peux, hélas, pas améliorer leur sort. Car, en dehors de la main-d’œuvre, tout coûte excessivement cher. Le plus petit local commercial est cédé au prix d’une villa. Autant aller ouvrir une boutique dans une grande capitale européenne.
Il est temps que nos responsables apprennent à proposer aux entreprises des choses simples comme il est temps que nos banques apprennent à partager le risque. Ce n’est qu’à ce prix qu’on incitera les Marocains à investir leur argent qui dort dans les banques.
De même, il est urgent de savoir dans quelle direction aller. Je ne termine pas sans demander aux autorités de cesser de dépenser de l’argent dans les réunions creuses organisées dans les grands palaces de Rabat et Casablanca.»

Hamid Faridi DG de Diapason Com (agence de communication et de production) et de Vigi Pro (PME spécialisée dans la sécurité active et passive)
«L’Administration ne considère pas encore l’entrepreneur à sa juste valeur»
«J’aimerais tout d’abord insister sur le plaisir de lancer et de gérer une PME au Maroc. Aujourd’hui, l’idée du patron d’entreprise «moul choukara» est heureusement dépassée. L’entrepreneur est de plus en plus perçu par l’opinion publique comme un créateur de richesse pour lui-même et pour ses salariés.
Ceci étant, les problèmes existent bel et bien et ils sont nombreux. Les freins au développement de la PME découlent en premier lieu de l’Administration qui ne considère pas encore l’entrepreneur à sa juste valeur. Sur ce point, il faut reconnaître que les gérants ne sont pas exempts de reproches. Ils ignorent souvent les textes de loi, ce qui ne leur permet pas de s’opposer à des décisions administratives émanant de fonctionnaires parfois véreux. Je ne voudrais plus entendre l’Administration disserter sur la nécessité d’une mise à niveau des entreprises, avant d’effectuer elle-même sa mise à niveau.
Le deuxième blocage de la PME est du ressort du banquier, qui s’est imprégné de la culture des administrations française et marocaine. Pour vous accorder un crédit, il s’intéresse beaucoup plus à votre nom de famille qu’à la rentabilité du projet. Bref, les règles du jeu du formel s’appuient sur une logique informelle.
Le troisième fléau réside dans le faible niveau de la formation marocaine. Elle ne permet pas d’offrir, sur le marché du travail, des cadres immédiatement opérationnels.
Autre question qui se posera avec de plus en plus d’acuité : le respect de l’environnement. Il deviendra difficile d’exporter si les normes d’hygiène ne sont pas prises en considération.
Enfin, j’ai noté un problème endogène très préoccupant : le poids du référentiel socioculturel pousse les gérants des PME à adopter un standing de vie qui dépasse parfois leurs moyens financiers. La raison en est qu’on ne leur a pas enseigné la bonne gouvernance avant la création de leurs entreprises. Du coup, ils confondent leur patrimoine avec celui de l’entreprise.»

A. B. DG d’une société de confection
«Il y a un décalage entre le discours officiel et la réalité»
«On a beaucoup discuté des problèmes des PME dans les réunions. Mais on en attend toujours les retombées. Il y a un décalage entre les discours officiels et la réalité. Pour le textile, j’ai remarqué qu’il y a trop de tapage autour du Fortex. Il a fallu que je me rende au siège de ma banque (mon agence ignorait tout du produit) pour trouver une personne en mesure de m’en expliquer le fonctionnement. Les banques, qui auraient mieux fait de prêter l’argent gaspillé dans la communication aux entreprises, oublient de préciser que les entreprises de moins de 3 ans ne sont pas éligibles alors qu’elles sont les plus vulnérables. En somme, le Maroc ne se soucie pas de la création d’entreprises, seul moyen de résorber le chômage.
Le fisc est aussi problématique. A peine avez-vous commencé votre activité, qu’il se présente pour collecter les impôts. Paradoxalement, les entreprises les plus visées sont celles qui sont les mieux organisées.
S’ajoute à ces goulets d’étranglement le casse-tête du personnel. Dans nos entreprises, le personnel est difficile à gérer. Son niveau éducationnel est très bas. Il faut comprendre par là qu’il n’a aucune conscience professionnelle. Qu’il soit payé au Smig ou cinq fois plus, le résultat est le même. Il faut toujours être derrière pour qu’il daigne faire le minimum. Une preuve de l’incohérence des revendications qui me parviennent : il m’est arrivé d’essuyer le refus catégorique d’un groupe d’employés à qui j’avais proposé un contrat en bonne et due forme, tout simplement parce qu’ils croyaient que je le faisais dans mon intérêt.
Je suis issu de l’Administration. Je sais que rien ne peut être fait sans une implication plus vigoureuse des pouvoirs publics ainsi qu’une organisation plus efficace. Aujourd’hui, chaque service travaille en fonction de ses priorités. La CNSS et les Impôts veulent récolter le maximum d’argent ; la RAM élabore ses tarifs sans tenir compte de la situation économique des entreprises ; le prix de l’énergie est déterminé selon la même logique. En définitive, il y a juste des politiques sectorielles, mais pas de stratégie globale. Ceux qui sont chargés d’élaborer cette stratégie ne connaissent pas le terrain. Fatalement leurs idées ne sont pas claires ou sont en décalage avec les difficultés des PME.
Aujourd’hui, nous sommes en voie de démotivation, même si nous croyons encore à ce que nous faisons.»

Pascal Giusto Restauration rapide (quatre points de vente)
«Notre secteur manque de personnel qualifié»
«En tant que patron de quatre petites entreprises que j’ai créées sans aucune assistance, quelle qu’elle soit, je ne suis pas au courant des aides à la création de petites entreprises. Certes, je sais que mon activité est exonérée de la patente durant les cinq premières années, mais il faut se battre pour bénéficier de cet avantage. Car les services chargés de collecter cet impôt ne se gênent pas pour envoyer les avis de recouvrement. Cela fait quatre ans que j’essaie d’obtenir ce droit pour le projet que j’ai monté au centre-ville et pour lequel je débourse 25 000 DH par an au titre de cet impôt.
Par ailleurs, il y a les problèmes de gestion au quotidien. En ce qui me concerne, ils sont de trois ordres. D’abord une clientèle difficile qui râle systématiquement pour les prix d’une limonade qu’elle aimerait bien acheter au même prix qu’à l’épicerie du coin.
Ensuite, nous avons aussi des problèmes avec les fournisseurs qui se cantonnent dans une attitude passive alors que la logique voudrait que ce soit eux qui démarchent les restaurants et non le contraire. Ceci sans parler des délais de livraison qui ne sont pas toujours respectés.
Enfin, et c’est, à mon avis, le problème le plus grave, on rencontre de grandes difficultés à trouver du personnel qualifié dans la restauration. Les écoles hôtelières délivrent des diplômes à des jeunes qui sont encore loin d’être opérationnels. Ils ignorent même les règles les plus élémentaires d’hygiène.»