Transport routier : la grève continue dans l’anarchie la plus totale

Les syndicats divisés sur la poursuite ou non du mouvement n Les meneurs opèrent pour l’essentiel dans le secteur informel.
La multiplicité des syndicats et associations réduit considérablement les possibilités d’un accord fiable sur l’arrêt du mouvement.

Au moment où nous mettions sous presse, la situation n’était pas toujours rétablie dans le secteur du transport, malgré la levée du mot d’ordre annoncé par un collectif de huit syndicats. Cette grève prend donc l’allure d’un mouvement anarchique, dont la seule motivation est l’annulation pure et simple du projet de code de la route. Dans les faits, les fédérations et les syndicats de transporteurs dits organisés ont pour la plupart annoncé, dès le départ, qu’ils ne sont pas concernés. La grève est donc dirigée par une légion de petits syndicats et d’associations, voire, tout simplement, d’individus, qui ont réussi à paralyser le pays depuis plusieurs jours.
Visiblement, la proposition du gouvernement de réexaminer avec les syndicats toutes les dispositions du code qui suscitent leurs inquiétudes n’ont pas eu l’effet escompté. «La balle est dans le camp de nos partenaires et le gouvernement est toujours disposé à discuter pour arriver à une approche consensuelle. Mais il est certain qu’il ne laissera pas l’anarchie s’installer», confie Khalid Naciri, ministre de la  communication et porte-parole  du gouvernement. Il invite les grandes centrales syndicales à prendre leurs responsabilités ou d’avouer qu’ils ne contrôlent pas la situation. Et d’assurer que «le gouvernement est décidé à protéger le droit de grève comme à préserver le droit au travail».  
Pour comprendre cette situation anarchique, on devrait se poser la question de savoir pourquoi, par exemple, les 500 chauffeurs de la CTM, première compagnie de transport du pays, pourtant concernés au premier chef par les dispositions répressives du projet de code de la route, n’ont pas suivi le mouvement. Tout simplement parce qu’ils travaillent dans une entreprise organisée, ce qui veut dire qu’ils ont des droits et des devoirs et qu’ils sont conscients d’assurer une mission de service public. Ils tiennent bon, même si dans certaines régions des autocars sont pris pour cible par les grévistes ou des nervis.

Déficit de pédagogie et de communication
Cela dit, le principal reproche fait depuis le début à ce projet de code n’est peut-être pas dénué de sens. En effet, c’est un texte moderne, pourrait-on dire, destiné avant tout à être la charnière centrale de la politique de lutte contre les accidents de la circulation, mais ignorant gravement l’environnement humain et socio-économique qui devait lui servir de champ d’application. ….
En outre, même s’ils sont mus par une volonté sincère d’infléchir, grâce à ce code, le nombre de morts et de blessés par accident de la circulation, les concepteurs du projet au niveau du ministère du transport ont toujours joué au chat et à la souris avec les professionnels même si ceux-ci ne sont pas les seuls concernés par un texte qui s’adresse, in fine, à tout citoyen conducteur.
On s’en souvient, dans sa première mouture, le projet réservait un traitement  particulier aux conducteurs professionnels, en doublant les sanctions les concernant, avant de renoncer à cette disposition sous la pression. «Le projet de code de la route avait besoin au préalable d’une  étude de faisabilité avant d’être élaboré», commente un transporteur. Et d’ajouter : «Dans une société qui compte 50% d’analphabètes, et où les textes existants en la matière ne sont pas appliqués pour des raisons évidentes, à quoi servirait un code plus moderne». En  d’autres termes, il fallait assainir et le transport et le contrôle, avant de penser à promulguer un nouveau code.
L’autre facteur qui a joué contre ce projet tient au tissu syndical lui-même où subsiste, aux côtés de grandes centrales, tout une ribambelle de petits syndicats et d’associations qui ont une grande capacité de nuisance. Cette grève l’a prouvé. En effet, la loi de 1958  n’impose aucune taille critique pour former une association. Du coup, on s’est retrouvé avec des représentants de métiers qui se disent tous plus représentatifs les uns que les autres.
Le gouvernement lui-même s’y perd. En 2007, alors que le ministère du transport affirmait être en discussion avec tous les professionnels, il a eu la surprise d’avoir un mouvement de grève qui ressemble à s’y méprendre à celui en cours. Les grévistes avaient finalement été reçus par le Premier ministre de l’époque, Driss Jettou, et Karim Ghellab, ministre de l’équipement et du transport. Deux ans après, certains syndicats disent que les  promesses faites à l’époque, notamment les mesures à caractère social pour les employés du transport, n’ont pas été tenues. Entre-temps, le projet de code de la route a été adopté à  la première Chambre et l’on espérait qu’il en soit de même à la Chambre des conseillers, avec évidemment un minimum de communication auprès du public sur le sujet.
Il faut savoir aussi qu’il y a une part de manipulation des troupes dans ce mouvement de grève comme il y en a eu dans celui de 2007.  Après tout, les élections approchent et le secteur du transport est dans une période plutôt creuse. Une petite grève peut arranger le business de certains.