Transport par bus à  Casablanca : l’anarchie perdure

Révision du contrat de M’dina Bus, acquisition de nouveaux véhicules, interopérabilité avec le tramway… Plusieurs engagements n’ont pas été honorés par les autorités de la ville.

Ce n’est un secret pour personne, les problèmes de circulation et de stationnement à Casablanca sont en grande partie dus à la croissance rapide du parc automobile. Khalid Safir, wali de la région du Grand Casablanca, a rappelé, lors d’une récente intervention à HEM, que le parc de véhicules en circulation est passé de 500 000 en 2004 à 1,2 million dix ans plus tard. C’est donc logique que la métropole se retrouve dans une situation de congestion. L’une des solutions pour la désengorger est soit de limiter la croissance de ce parc, soit d’encourager une plus grande utilisation des moyens de transport en commun. La première option étant difficile à concrétiser, vu que l’on ne peut empêcher un ménage de s’équiper en voiture, la seconde reste donc la seule solution. Or, le pari est loin d’être gagné en raison de l’état des moyens de transport en commun. Certes, le tramway mis en service en décembre 2012 a marqué une rupture avec la qualité de service proposée jusque-là aux usagers, mais il ne suffit pas à lui seul pour répondre à tous les besoins de la ville. C’est pourquoi les autorités se sont activées ces dernières années pour mettre à niveau l’offre de transport, particulièrement celle des autobus qui assurent près de 15% des déplacements au sein de la ville. Soit plus du tiers des déplacements en véhicules, 53% des déplacements étant fait à la marche.

Mais aujourd’hui encore, force est de constater que les promesses faites aux Casablancais sont loin de la réalité du terrain : des bus en mauvais état, des horaires rarement respectés, un temps de déplacement trop long…, les usagers des autobus vivent un calvaire à chaque déplacement. Pis, à l’heure actuelle et malgré les quelques efforts déployés par le concessionnaire du service M’dina Bus, rien ne laisse encore entrevoir un sursaut qualitatif au niveau de l’offre de transport par bus.

M’dina Bus dit concéder un déficit structurel de 100 à 120 MDH par an

Ce statu quo s’explique, selon des observateurs impliqués dans le secteur, par le non-respect des engagements pris récemment pour révolutionner ce mode de transport. Le dernier en date est celui de l’introduction dans le réseau de 200 nouveaux bus, promise par les autorités de la ville lors de la présentation du plan d’action prioritaire en février 2014. A l’époque, Mohamed Sajid, président de la Commune urbaine de Casablanca, et son équipe avaient annoncé la mobilisation de 200 MDH pour l’acquisition de nouveaux bus, et ce, afin de contribuer à l’amélioration de la qualité du service. Plus d’un an plus tard, cet engagement n’a pas encore été respecté. Des sources au sein de M’dina Bus, société devant bénéficier de cet investissement, nous confirment ne pas avoir de visibilité sur ce projet. «M’dina Bus a été saisie en octobre dernier par la wilaya du Grand Casablanca l’informant qu’une enveloppe de 200 MDH a été réservée à l’acquisition de nouveaux autobus», explique notre source, avant d’ajouter que «la société a immédiatement répondu, en demandant plus de précisions quant à la nature de ce projet d’acquisition afin de rédiger un cahier des charges fonctionnel».

En fait, la société demandait surtout à savoir si les nouveaux bus devaient renforcer le réseau actuel ou desservir de nouvelles lignes et quelles sont les caractéristiques des nouveaux véhicules. Ces éléments sont en effet déterminants pour la rédaction du cahier des charges à fixer aux fournisseurs. A ce jour, il n’y aurait pas encore eu de réponse à la demande de M’dina Bus même si le budget est disponible depuis plusieurs mois.

Le non-respect de cet engagement n’est pas, à vrai dire, un fait nouveau dans ce secteur. Il y a actuellement un bon nombre de dossiers en suspens entre la société et l’autorité délégante. L’un des plus importants est celui de la révision du contrat de concession. Selon son article 34, le contrat entre M’dina Bus et la ville devait être révisé tous les trois ans. L’objectif de cette révision est d’auditer les réalisations des années passées et définir les modalités correctives afin d’assurer un équilibre économique et financier au service. Elle devrait également permettre de résorber les pertes cumulées depuis l’entrée en vigueur du contrat de gestion déléguée. Or, depuis 2004 et l’arrivée de M’dina Bus, jamais ce contrat n’a été révisé et les trois premières échéances prévues (2007-2010-2013) n’ont pas été respectées. Là encore, en marge de la présentation du plan d’action prioritaire, l’autorité délégante avait annoncé la réunion imminente du comité de suivi et le démarrage du processus de révision du contrat, sans que cela ne se concrétise réellement.

Les lignes non rentables sont abandonnées

Cette situation peut avoir de lourdes conséquences sur la qualité du service, mais surtout sur les finances de la Commune urbaine. «M’dina Bus continue à accumuler les déficits depuis 2004. Bénéficiant de la solidité financière de ses actionnaires, elle a pu survivre même si la ville ne lui a pas résorbé son déficit. Mais il faut savoir que tant que la révision tarde, le montant de la dette envers elle ne fait que s’accroître», explique une source proche de la ville.

Actuellement, le déficit structurel de M’dina Bus se situe entre 100 MDH et 120 MDH chaque année, soit plus d’un milliard de DH sur les dix ans d’activité. Ce sera donc une véritable patate chaude que le bureau actuel du Conseil de la ville filera à son successeur en fin d’année vu que, selon nos sources, il n’est pas envisagé de résoudre ce problème avant les prochaines élections communales prévues en septembre.

L’interopérabilité entre le bus et le tram, une autre initiative destinée à améliorer les indicateurs d’activités du transport par autobus dans la ville tarde aussi à se concrétiser. Logiquement, sa mise en œuvre devrait générer un flux supplémentaire vers les bus et substituer à l’effet de concurrence créé par le lancement du tram par la complémentarité entre les deux moyens de transport.

Bien que M’dina Bus et Casa Transport SA soient prêts à l’entrée en service de l’interopérabilité depuis près d’un an, le Conseil de la ville peine toujours à trancher sur les questions en suspens et qui concernent l’intégration tarifaire à adopter, les mécanismes d’équilibre et de répartition des recettes et le mode de vente.

Bien entendu, il serait injuste de tout mettre sur le dos de l’autorité délégante, vu que M’dina Bus avait aussi pris des engagements qu’elle n’a pas respectés. C’est le cas du parc de véhicules en circulation qui devait s’accroître en vue d’élargir le réseau à l’ensemble des quartiers de la ville. Actuellement, à peine une soixantaine de lignes sont couvertes par les 860 bus du concessionnaire du service. Ce point avait été déjà relevé par la Cour des comptes en 2014 dans son rapport sur la gestion déléguée au Maroc. Selon elle, 55% des lignes que doit normalement assurer M’dina Bus ne sont pas desservies, soit 77 lignes. Par le passé, les autorités de la ville ont souvent pointé du doigt ce problème, jugeant que M’dina Bus choisit délibérément d’abandonner les lignes non rentables. Mais au vu de la situation financière de la société, cela semble être une décision logique, en attendant que des subventions suffisantes lui soient accordées pour combler son déficit.