Crise du transport public à Kénitra, un énième fiasco de la gestion communale du PJD

Depuis plus de deux semaines, les habitants de la ville de Kénitra sont privés de transport public urbain à cause des difficultés du délégataire à assurer la continuité du service public. La commune dirigée par Aziz Rebbah et la société délégatrice Al Karama Bus s’accusent mutuellement pour tenter de justifier la situation. Le contrat de gestion déléguée n’a pas été résilié entre les deux parties en attendant le verdict de la procédure d’arbitrage en cours menée par l’Intérieur.

«Rebbah dégage», «Kénitra sans bus en 2020, l’histoire le retiendra», «Sauvez Kénitra». A travers des manifestations devant le siège de la commune et une mobilisation forte dans les réseaux sociaux, la colère des habitants de la ville de Kénitra contre leur maire est plus que palpable ces deniers jours. En cause, l’interruption- depuis le dimanche 22 décembre dernier – du service de transport public dans la ville dirigée par le PJD depuis plus de dix ans. Un service vital censé être assuré de manière continue, selon la loi  loi n° 54-05 relative à la gestion déléguée des services publics.

Privés de bus, les Kénitris- dont de nombreux étudiants et travailleurs abonnés au service assuré par le délégataire Al Karama Bus – ont été acculés de trouver un plan B. Minibus, autobus de transport interurbain, triporteurs, taxis, transporteurs informels, marche à pied sur de longues distances…, sont les alternatives parmi lesquelles devaient choisir les citoyens, en payant un surplus et en supportant le désagrément que provoque la nouvelle donne.

Pire encore, beaucoup d’étudiants se sont plaints de l’impact de cette situation sur leur rendement en cette période d’examens, alors que d’autres évoquent les risques d’agression. «Un vrai calvaire», selon de nombreux témoignages.

Déléguant et délégataire s’accusent mutuellement 

Selon nos informations, les problèmes de transport public dans la capitale du Gharb ne sont pas récents. Depuis plusieurs années déjà, la flotte de bus et les lignes ont toujours été en dessous des besoins réels, mais ce n’est qu’en décembre dernier que la situation a empiré pour atteindre l’interruption du service.
Un fait que reconnaît sans ambages aussi bien la Commune de Kénitra que la société Al Karama Bus, mais que chacun tente de justifier.  Pour le conseil de la commune, la société serait l’unique responsable de la situation actuelle. Parmi les griefs de la ville contre son partenaire – cités dans un communiqué publié le 22 décembre dernier -, nous retrouvons la mauvaise gestion du contrat, la mauvaise qualité de service, l’absence de maintenance de la flotte de bus et son insuffisance.

«Pour corriger ces anomalies, nous avions pris une série de mesures, à savoir la modification du contrat à plusieurs reprises, le suivi et le contrôle avec comme objectif de sanctionner avec des amendes les manquements observés, le recours à l’arbitrage du ministère de l’intérieur. Malgré tout, la société a interrompu le service public et a tenté de transférer ses bus à l’extérieur de la ville», peut-on lire dans le communiqué cinglant qui fait porter l’entière responsabilité au délégataire Al Karama Bus.

La réaction de la société n’a pas tardé. Dans une mise au point adressée à la version francophone de Hespress, lundi 30 décembre, Al Karama Bus a nié en bloc les accusations de la ville, en précisant que la Commune de Kénitra n’a pas respecté ses engagements contractuels.

«La commune n’a pas respecté ses engagements prévus initialement, notamment en fournissant un environnement de travail favorable, conformément à l’article 20 de la loi 05.54 relatif à la gestion déléguée des équipements publics», lit-on dans le communiqué du délégataire.

Ce dernier évoque plusieurs éléments qui ont toujours perturbé son activité dont la mauvaise condition des routes, les actions de sabotage et de vandalisme, le poids du transport informel, la concurrence des taxis, en plus du manque de voies pour les bus, mais pas que. Al Karama Bus a précisé que la commune l’a empêché d’appliquer le tarif contractuel, «ce qui a causé plusieurs dommages à la société».

«Ces actions ont fait l’objet de plusieurs correspondances adressées principalement à la Commune en tant qu’autorité déléguée et au reste des autres autorités sans que ces derniers n’aient pris les mesures nécessaires pour résoudre ces problèmes», a indiqué la société de transport, qui nie catégoriquement les faits avancés par la Commune.

Résultat des courses : rupture de l’équilibre financier du contrat avec comme effet des difficultés financières, toujours selon Al Karama Bus. Détail important, le délégataire précise qu’un accord avait été conclu avec la ville, laquelle avait reconnu sa responsabilité. Un accord en vertu duquel une étude technique a été menée pour corriger la situation.

Celle-ci a d’ailleurs estimé le manque à gagner de la société à 241 millions de dirhams, une coquette somme que le commune devait payer au délégataire à titre d’indemnisation selon la recommandation du bureau d’études, mais pas que.

Ce dernier avait recommandé à la ville de prolonger le contrat à 2034 tout en garantissant un climat de travail favorable. En gros, le délégataire et le délégant s’accusent mutuellement au grand dam des Kénitris.

Un classique de la gestion déléguée au Maroc, comme nous l’avions déjà vu dans le cas de la décharge de Médiouna.

Interpellé au Parlement le 31 décembre dernier, le ministre délégué auprès du ministère l’intérieur, Noureddine Boutayeb, a critiqué ouvertement l’équipe Aziz Rebbah pour sa gestion de la crise du transport, tout en promettant d’intervenir pour trouver une solution.

Toutefois, le ministre a précisé que l’intervention de son département en tant qu’autorité de tutelle des collectivités territoriales n’apportera pas de solution durable. Autrement dit, la balle est dans le camp du conseil de la ville.

«Nous œuvrons pour une solution transitoire en attendant la révision du contrat de gestion déléguée pour qu’il devienne équilibré et à même de sauver la société», détaille-t-il. Et de conclure : «Le transport urbain est une grande problématique. Nous ne pouvons pas exiger un tarif faible sans contribution de la commune, sinon la société sera toujours en difficulté». En clair, le conseil communal est le premier responsable de la situation que connaît la ville, à en croire le ministre.

«La gestion communale du PJD, un fiasco»

Contacté par La Vie éco, Houssine Moufti, chercheur et ex-conseiller communal du PJD dans la ville de Kénitra entre 1997 et 2015, s’est montré lui aussi très critique vis-à-vis de ses ex-collègues au parti de la lampe.

«Au PJD à Kénitra, nous avons toujours milité pour un service de transport de qualité contre les anciennes équipes aux commandes de la ville. Après dix ans à la tete du conseil communal, la situation s’est détériorée davantage pour arriver à la crise actuelle», déplore notre interlocuteur. Selon lui, ce sont aussi bien la mauvaise gestion des élus du PJD que les calculs politiciens qui seraient à l’origine de l’interruption du service public du transport urbain. «Le conseil de la ville a mal géré la transition entre l’ancien délégataire à savoir Hana Bus et Al Karama en 2010. A cela s’ajoute des manquements en matière de suivi et de contrôle de la nouvelle société délégatrice qui s’expliquent par des accointances et un mélange des genres, ainsi qu’un manque de vision globale pour le dossier du transport», a-t-il poursuivi.

A la question de savoir pourquoi il se montre très sévère envers ses anciens compagnons, Houssine Moufti indique que le PJD avait tous les ingrédients pour réussir son expérience communale à Kénitra.

«Malgré sa majorité confortable dans le conseil, la situation financière favorable de la commune, le contexte politique et juridique tout aussi favorables avec le PJD au gouvernement et l’élargissement des prérogatives des présidents de commune depuis les années 2000, le PJD s’est montré incapable de tenir ses promesses ou de gérer des services publics vitaux. A Kénitra et dans d’autres grandes villes, la gestion communale du PJD est un vrai fiasco», conclut-il.
A l’heure où nous mettions sous presse ce mardi 7 janvier 2020, la ville de Kénitra est toujours privée de transport urbain public. Dans sa sortie médiatique la plus récente, le premier vice-président de la commune de Kénitra, chargé du transport urbain, Rachid Belamkissia, a affirmé que la crise du transport urbain sera résolue par voie légale et conformément aux attentes des citoyens, tout en appelant les Kénitris à davantage de patience. Selon nos informations, la commune et Karama Bus n’ont pas résilié le contrat et attendent le procès-verbal du ministère de l’intérieur. A suivre.