Tourisme : La précarité de l’emploi, une fatalité ?

Salaire très bas, incertitude, conditions de travail difficiles, le tourisme est l’une des débouchées les moins attractives pour les jeunes recrues. Pourtant il figure parmi les secteurs névralgiques et les plus stratégiques pour l’économie du pays.

Casablanca, 6h30 du matin. A la réception d’un hôtel
4 étoiles situé au centre-ville, Hamid, 32 ans, se prépare à entamer son shift dans le sourire et la bonne humeur. Hamid est réceptionniste depuis deux ans dans cet établissement et ne dispose toujours pas du fameux sésame : un CDI. Ce lauréat de l’Institut spécialisé de Technologie appliquée hôtellerie et touristique (ISTAHT), est intérimaire et peut être remercié à tout moment sans indemnités. «A cause de mon salaire misérable de 3 500 dirhams par mois, je n’ai pas pu me marier et fonder une famille. Depuis que j’ai eu mon diplôme de l’Institut, c’est la même histoire. Les offres d’emploi ne sont pas intéressantes. On vient de m’offrir un travail dans un hôtel 5 étoiles à Marrakech qui exige, pour un poste de réceptionniste, de grandes qualifications, une maîtrise des langues, une expérience de plusieurs années, mais pour un statut d’intérimaire et pour un salaire de 2000 dirhams. C’est honteux», nous déclare-t-il.
Salaire insuffisant, incertitude, précarité, conditions de travail très difficiles… Les cas comme Hamid se comptent par dizaines de milliers. Des employés qui souffrent en silence dans un secteur touristique qui, paradoxalement, engrange des milliards de dirhams de revenus annuellement et figure parmi les secteurs stratégiques et sans doute lucratifs du pays. A fin septembre, les recettes de voyages se sont élevées à plus de 62,2 MMDH, soit 37% de plus qu’en 2021, selon les dernières statistiques publiées par l’Office des changes. En 2019, sur toute l’année, le secteur a réalisé des recettes de l’ordre de 78,75 MMDH. C’est aussi un secteur qui est pénalisé par une saisonnalité très accentuée, ce qui est le cas un peu partout dans le monde. Ce qui explique sans doute la précarité de l’emploi.

Des contraintes structurelles qui ont la peau dure
Cela dit, malgré la mise en œuvre de plusieurs stratégies (Plan Azur, Vision 2020), le tourisme fait encore face à plusieurs contraintes structurelles dont la plus endémique est la précarité des ressources humaines. «Comment voulez-vous qu’un serveur reste souriant pendant ses 12 heures de service, d’être propre, de se tenir droit, de garder son calme et d’être professionnel, s’il ne bénéficie pas de conditions de travail décentes. Payé au SMIG, il ne compte que sur la générosité des clients pour arrondir son salaire déjà extrêmement bas. Une générosité qui s’est d’ailleurs considérablement amoindrie à cause des effets de la crise sanitaire», nous déclare un expert en tourisme.
On peut investir des milliards de dirhams dans les stratégies les plus ambitieuses, mais si la ressource humaine, véritable vitrine du tourisme marocain, est défaillante, ces stratégies risquent d’être des échecs annoncés. En effet, qui dit salarié insatisfait, dit service de mauvaise qualité et donc un client insatisfait, ce qui impacte les performances économiques de l’établissement touristique. Il faut savoir que cette précarité dont souffrent les ressources humaines n’est pas propre qu’au tourisme, mais concerne aussi le bâtiment et particulièrement la restauration et les services. Tous les secteurs caractérisés par une forte saisonnalité y sont confrontés.

Le travail saisonnier, vivier de précarité
On retrouve dans la quasi-majorité de ces secteurs trois types de contrats: le travail temporaire, saisonnier et intérimaire. Des formes de travail où la précarité, le manque de visibilité et la pluridisciplinarité sont prédominants. «Ces contrats peuvent être arrêtés du jour au lendemain, parce qu’il y a un mécanisme selon lequel, en fonction du taux d’occupation de l’hôtel, on va retenir un certain volume de salariés temporaires. Je peux comprendre cette contrainte, mais il faut mieux réglementer le secteur pour que les salariés soient mieux protégés et outillés. Il faut réinterroger le code du travail dans le chapitre qui concerne le travail temporaire, saisonnier et intérimaire. Il faut créer au sein des cabinets de recrutement des catégories spécialisées par métier. Un réceptionniste ne doit pas être envoyé demain dans la restauration ou autre. Il lui faut un plan de carrière et une formation pour sa montée en compétences», précise notre source. La polyvalence doit ainsi s’opérer au sein du même périmètre pour qu’elle serve au mieux le développement personnel et professionnel de l’employé, et c’est ainsi que la ressource humaine pourrait monter en compétences et être mieux valorisée.

L’Etat doit changer d’approche !
Pour cela, l’Etat devra faciliter et favoriser l’intégration de cette compétence qualifiée, en créant un cadre réglementaire souple et flexible à même de permettre à l’opérateur touristique de travailler dans un cadre où il ne serait plus obligé d’opérer des contournements qui impacteraient le bien-être des employés. De leur côté, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), les sociétés d’intérim et l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC) doivent lancer le débat sur le statut d’intérimaire et la précarité qui le caractérise. Ils doivent se pencher sur l’amélioration du cadre d’exercice de cette activité et fixer un objectif commun qui est la sécurité de l’emploi. «On doit avoir le courage d’ouvrir ce dossier des ressources humaines dans le tourisme, qu’on l’analyse, qu’on pose une vision et qu’on agisse. Cela ne peut se passer qu’à travers le législatif. Les discussions sont maintenant engagées, mais elles sont encore au stade de bonne volonté. Pour pérenniser les investissements dans le secteur, il faut intervenir en amont en structurant le volet lié aux ressources humaines. Il s’agit d’un point de départ fondamental. Il va falloir le faire, et le plutôt serait le mieux», alerte notre source.