Textile : le retour des jours difficiles…

Pour la première fois depuis deux ans, les exportations de produits finis sont en recul.
Des causes conjoncturelles : récession dans les pays acheteurs, baisse du dollar et de la livre sterling.
Des risques structurels : forte concurrence de l’Egypte favorisée par les délocalisations turques.

Retour des jours difficiles pour le textile. La trêve, qui dure depuis début 2006, à la suite de l’instauration des quotas européens sur les produits chinois, n’aura duré que deux ans. Après un début d’année normal, les premières difficultés réapparaissent dans le secteur. Pour la première fois depuis deux ans, on enregistre un recul.

Certes, d’après les statistiques les plus récentes de l’Office des changes, les exportations textiles à fin mars 2008 ont atteint 9,072 milliards de DH contre 9,026 milliards de DH à fin mars 2007 soit une légère hausse de 1%. Mais le chiffre qui inquiète est celui des exportations de produits finis (vêtements) qui, lui, recule de 1%, s’établissant à 7,28 milliards de DH contre 7,39 milliards à fin mars 2007, sachant que, pour les autres exportations, celles de matières textiles, les ventes sont plutôt en hausse puisqu’elles sont passées de 1,64 à 1,79 milliard de DH. Or, l’essentiel de l’industrie textile est tourné vers la production (intégrale ou en sous-traitance) de produits finis, alors que les exportateurs de matières textiles sont avant tout de gros opérateurs.

Pour les produits finis, la baisse de 1% peut paraître de prime abord minime, voire insignifiante, mais les professionnels la prennent très au sérieux pour la simple raison que c’est la première fois depuis deux ans que les exportations marquent un recul. Ceci est d’autant plus vrai que, dans la filière de la bonneterie, la baisse est encore plus nette, avec une chute de 3 % des exportations qui sont passées de 1,93 milliard à 1,87 milliard de DH, contre -1% pour la confection.

L’examen des chiffres par pays fournit davantage d’explications sur l’origine de ces baisses. Ainsi, malgré que les exportations sur la France et l’Espagne, nos deux plus gros clients, ont respectivement progressé de +5,41 et +7,53%, les commandes à venir sont en baisse et le Maroc affiche déjà d’inquiétantes contre-performances sur d’autres pays. Sur le marché britannique, le textile marocain a perdu 200 MDH entre mars 2007 et mars 2008 soit une baisse de -16,30% (1 milliard de DH exporté à fin mars 2008 contre 1,2 milliard à fin mars 2007).

Sur le marché allemand, la baisse est encore plus forte, -19%, avec une perte en valeur de 106 millions de DH. Enfin, sur les marchés portugais et italien, les pertes ont été respectivement de 38 MDH et 29 MDH (-15,8% et -6,6%) par rapport à fin mars 2007.

Les grands industriels ne sont pas épargnés
Marasme passager ? Effets de la récession en Europe ? Effet de la levée des quotas sur les produits chinois ? Ou début d’un retournement de tendance structurel ? Difficile d’y répondre car, sur le terrain, la réalité est parfois différente de ce que peuvent annoncer les chiffres, d’autant plus que les statistiques peuvent cacher des situations disparates d’une entreprise à l’autre, en fonction des marchés cibles, de la filière, etc.

Il n’empêche que la majorité des chefs d’entreprise contactés par La Vie éco, bien que n’ayant pas encore eu accès aux chiffres de l’Office des changes, reconnaît que le premier trimestre de l’année, particulièrement les mois de février et mars, a été effectivement difficile, faisant état d’un ralentissement de l’activité.

Le responsable d’un bureau d’achat, chargé de placer des commandes au Maroc pour le compte de plusieurs grandes centrales françaises et espagnoles, révèle que «la baisse des commandes est d’au moins 30% pour certains articles comme le pantalon, la jupe et le chemisier, avec un volume moyen par commande ne dépassant guère les 1 000 à 1 500 pièces alors que l’année dernière nous étions à 4 000 pièces». Mohamed Tazi, directeur général de l’Association marocaine des industries textiles et habillement (Amith), ne cache pas non plus que «le secteur est réellement en difficulté» en ce début d’année.

Des difficultés qui, apparemment, n’épargnent pas les plus grands industriels, considérés comme de bons indicateurs de l’état de santé du secteur. Ainsi, selon des sources dans le secteur, Inditex, le fabricant des marques de prêt-à-porter Zara et Massimo Dutti, entre autres, qui fait travailler aujourd’hui le plus gros réseau de sous-traitants au Maroc, a lui aussi donné un coup de frein à ses commandes. Alors que ces dernières n’ont cessé de grimper depuis deux ans, passant de 10 millions de pièces en 2003 à 34 millions de pièces en 2006 puis à 59 millions en 2007, celles passées durant le premier trimestre 2008 sont nettement en deçà du rythme annuel normal.

Des délais de fabrication et de livraison de plus en plus serrés
Le constat étant fait, comment peut-on expliquer la baisse des exportations textiles ? A cette question, les professionnels apportent des réponses qui vont toutes dans le même sens. Pour M. Tazi, DG de l’Amith, la baisse s’explique par deux types de facteurs, l’un d’ordre conjoncturel et l’autre plutôt structurel. Dans le premier groupe, on trouve en tête de liste l’effet inévitable de la baisse du dollar et de la livre sterling qui a pesé sur les performances des entreprises qui exportent vers les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Abdelmoula Ratib, président du groupe du même nom, en sait quelque chose puisqu’il explique qu’il a lui-même perdu presque 20% de son chiffre d’affaires avec le marché britannique à cause de la baisse de la livre sterling.

Autre facteur conjoncturel évoqué par les professionnels : la récession en Europe. Pour Karim Tazi, patron du groupe Marwa, l’effet est mécanique : «Si, en France et en Espagne, nos deux plus gros marchés, la consommation est en baisse, il est tout à fait normal que l’on ait moins de commandes». Ce lien mécanique s’explique, selon M. Tazi, par le fait que le Maroc est de plus en plus positionné sur les produits de mode de fast-fashion dont les caractéristiques sont connues : des séries très courtes, des volumes de plus en plus faibles, beaucoup de commandes en réassort (compléments) de dernière minute, des délais de fabrication et de livraison de plus en plus serrés… Or si, en Europe, les grands magasins de prêt-à-porter écoulent moins, cela se répercute naturellement sur leurs fournisseurs marocains.

Pour d’autres professionnels, si cette année il n’y a pas eu beaucoup de réassorts, ce n’est pas seulement à cause de la mévente mais aussi du climat. En effet, jusqu’à ces derniers jours, il a fait froid, plu et même neigé dans certains pays d’Europe en plein printemps, alors qu’il a fait chaud pendant une bonne partie de l’hiver. Du coup, les grandes enseignes de prêt-à-porter, en plus de la mévente due à la crise du pouvoir d’achat, n’ont pas pu non plus lancer les nouvelles collections pour le printemps et l’été. D’où le retard de commandes auprès des industriels marocains.

Pire, les professionnels s’accordent à dire que la conjoncture n’explique pas à elle seule la contre-performance. Ils estiment qu’il y a aussi la tendance structurelle caractérisée encore et toujours par une concurrence de plus en plus rude. La grande nouveauté de cette année 2008 est le danger qui vient non pas de la Chine, comme on aurait pu le croire, mais d’un pays beaucoup plus proche, à savoir l’Egypte.

Les industriels sont unanimes : l’Egypte est en train de réaliser une inquiétante montée en puissance sur le marché européen, grignotant des parts de marché aux traditionnels fournisseurs, dont le Maroc.

La sous-traitance, faible en valeur ajoutée, reste prépondérante
Comment expliquer cette brusque montée en puissance ? A l’Amith, l’explication, telle que la fournit Mohamed Tazi, est très simple : «La Turquie devenant, depuis deux ans, de moins en moins compétitive sur les coûts de fabrication, notamment les salaires et l’énergie, beaucoup d’entreprises turques qui travaillent avec le marché européen sont en train de délocaliser en Egypte». Pourquoi l’Egypte ? Parce que, tout simplement, les coûts de production dans ce pays défient toute concurrence et sont en deçà même de ce que peuvent proposer les Chinois quand on y ajoute les coûts de fret. D’abord, une main-d’œuvre très bon marché avec un Smig de l’ordre de 70 dollars par mois.

Et encore, puisque selon l’Amith, «les salaires effectivement payés par les industriels du textile en Egypte sont de l’ordre de 250 DH par mois». A cela, il faut ajouter le coût de l’énergie beaucoup plus bas qu’au Maroc, mais aussi l’eau, qui est plus abondante. Enfin, la disponibilité d’une matière première stratégique pour le secteur, en l’occurrence le coton, qui permet de développer une industrie du tissu et de filature en amont, talon d’Achille du Maroc, justement. Le président de l’Amith, Mohamed Tamer, pour sa part, va plus loin dans l’analyse en expliquant que «les entreprises de textile égyptiennes bénéficient à la fin de chaque mois de la part de l’Etat d’une ristourne déguisée de 8% sur leur chiffre d’affaires à l’export».

Le plus dangereux dans cette situation est que, contrairement à la Chine qui est handicapée par l’éloignement, l’Egypte, elle, est tout près de nous et donc peut nous concurrencer de la même manière sur les délais.

Pourtant, cet argumentaire ne permet pas d’évacuer une question centrale : pourquoi l’Egypte se poserait-elle comme un sérieux concurrent alors que, paradoxalement, le Maroc est censé ne plus être positionné sur la sous-traitance mais sur le produit fini ?

La réponse à cette question dévoile peut-être l’une des faiblesses persistantes de notre industrie textile. Ainsi, et selon les estimations de l’Amith, «70% des entreprises textiles marocaines travaillent encore exclusivement dans la sous-traitance». En d’autres termes, la mutation tant annoncée vers le produit fini et la co-traitance, depuis trois ou quatre ans, n’a pas encore eu lieu. Encore moins la mise à niveau ! Or, c’est précisément là la voie de salut pour notre industrie textile. La preuve, dans le marasme, les entreprises qui anticipent, assurent la qualité du produit, les délais, qui ont modernisé leur outil de production et qui sont plus agressives sur le plan commercial non seulement ne souffrent pas mais n’arrivent plus à assurer les commandes tant celles-ci sont importantes.

C’est d’ailleurs ce qui a poussé le groupe Ratib, qui fait déjà travailler 5 000 personnes, à mettre en service deux nouvelles unités de production qui devaient démarrer le 30 avril. Ces deux unités, qui emploieront 1 200 personnes, seront justement dédiées aux marchés italien et allemand, pourtant en perte de vitesse selon les chiffres de l’Office des changes.

Au final, il semble que l’on soit dans une dynamique structurelle de sélection naturelle qui s’accélérera à mesure que la compétition deviendra plus dure. D’ailleurs, à l’Amith, les pronostics ne sont pas rassurants : le mois d’avril risque d’être pire que mars et février. L’Egypte, comme on l’explique à l’Amith, a encore des problèmes de qualité et de finition et de logistique, sans compter une main-d’œuvre peu qualifiée, mais quand on sait qu’en 2006 elle n’était même pas considérée, sur les tablettes de l’Organisation mondiale du commerce, comme un exportateur de textile, on peut s’inquiéter pour l’avenir…