Textile, Immobilier, Hôtellerie, ces secteurs dont les banques se méfient

Textile, promotion immobilière et tourisme figurent en haut de la liste des secteurs à  risques.
Pour l’immobilier de luxe, les banques exigent désormais un apport personnel plus consistant et des garanties de commercialisation solides.
Pour le textile, elles adossent systématiquement les lignes de crédit à  la garantie de la CCG dans le cadre du plan de soutien.
Les projets hôteliers, fortement consommateurs de capitaux, sont scrutés à  la loupe.

Le constat est unanime chez les entreprises. Les banques sont de plus en plus regardantes quant à l’octroi de nouveaux crédits. Et ce n’est pas seulement parce que leurs ressources s’amenuisent comme peau de chagrin, mais aussi du fait que les incertitudes liées à l’environnement des affaires augmentent le niveau de risques dans certains secteurs surtout ceux qui ont été les premiers à subir les effets de la crise. Il s’agit particulièrement de la promotion immobilière, entre autres le segment du haut et très haut standing, des industries de la sous-traitance, textile et équipements automobile notamment, et du secteur du tourisme à travers l’hôtellerie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, en février 2009, ces deux derniers ont été parmi les premiers à faire l’objet de mesures d’urgence du gouvernement.
Qu’en disent les banquiers ? Certains parlent sous le signe de l’anonymat pour ne pas froisser leurs clients, alors que d’autres évoquent les faits de manière normale, mais les points de vue convergent. Un haut responsable à la BCP trouve cette frilosité justifiée : «Nous sommes effectivement devenus plus prudents sur certains secteurs et en particulier celui de l’immobilier. Ce repli est tout simplement dicté par la conjoncture». Pour illustrer ses propos, il explique que dans l’immobilier haut de gamme ou de luxe, la BCP ne peut plus se permettre de financer des nouveaux projets sur des villes comme Marrakech ou Tanger par exemple, «au vu de l’allongement excessif du cycle de commercialisation, ou tout simplement des méventes, pour les projets déjà en cours, au niveau de ces deux villes».
A fin mars, l’encours des crédits accordés à la promotion immobilière a d’ailleurs faiblement progressé par rapport à décembre 2009 (+1,48%) et avait même stagné par rapport au mois précédent. Mais tous les produits et toutes les villes ne sont pas touchés avec la même intensité. En effet, le risque de mévente dans l’immobilier du luxe ou de haut standing dépend beaucoup de la région d’implantation. C’est le cas par exemple de Rabat et Casablanca qui continuent d’attirer les investissements dans le haut standing avec moins de réserves de la part des banques. «Nous pouvons très bien financer des projets dans ces villes où la demande existe encore. Cependant, si, il y a trois ans, nous prenions plus de risques avec des nouveaux promoteurs immobiliers, aujourd’hui même dans des régions aux perspectives de ventes assurées, nous sommes plus enclins à favoriser les groupes qui ont une assise financière solide», tient-on à préciser chez la Banque populaire.
Cette méfiance n’est pas près de s’estomper. «Lorsqu’un client nous sollicite pour le financement d’un projet immobilier ou touristique de haut standing, nous lui conseillons de patienter avant de lancer son projet ou de se tourner vers d’autres segments qui ne présentent aucun risque tels que le moyen standing ou le logement social que nous finançons presque les yeux fermés», fait savoir M’fadel Lahlaissi, Dg de la banque corporate à BMCE Bank. Cet établissement a d’ailleurs décidé de surseoir aux financements des projets haut standing même avec un apport personnel de 50% de la part du promoteur.  
Même son de cloche du côté du Crédit Agricole du Maroc qui considère l’immobilier comme le principal secteur à risques actuellement. «Nous sommes devenus plus prudents qu’auparavant. Nous faisons attention à la fois à la typologie des projets et à la qualité des promoteurs. Nous sommes très prudents sur le segment du luxe et nous veillons à ce que les projets aient des perspectives de commercialisation assurées dans un lieu où la demande existe», souligne Karim Tajmouati, Dg. Selon lui, le promoteur doit être un professionnel déjà établi et muni de process industrialisés. En somme, la banque ne finance plus que «les projets sûrs».

Le logement social et le moyen standing sont moins touchés

Le logement social et le moyen standing restent donc les deux segments favoris des banquiers. Mais ces derniers ne s’y lancent pas pour autant tête baissée. «Il n’y a pas de restrictions particulières concernant ces deux segments parce que la demande existe encore et le besoin en logements est énorme. Toutefois, nous sommes devenus plus exigeants en matière d’apport en fonds propres», indique le responsable de la BCP. Selon lui, il y a trois ans, la banque pouvait financer un projet sur la base des avances faites par les acquéreurs qui tenaient lieu de quasi-fonds propres. Aujourd’hui, en plus de ces avances, les promoteurs doivent faire un apport personnel à hauteur de 20 à 30% du montant de l’investissement, pour que, in fine, le crédit ne dépasse pas 50% du total. Une politique également prônée par le CAM qui assure ne pas fermer la porte aux projets de logements sociaux et de moyen standing, «tout en prenant les précautions nécessaires», précise M.Tajmouati.
Le textile est le deuxième secteur «à risques» cité. Et même s’ils ne sont pas unanimes sur la reprise, tous les banquiers sondés affirment qu’il faut garder l’œil ouvert.  
Pour la BCP, le textile, qui souffre d’une rareté des nouveaux projets, sollicite davantage le financement bancaire pour des crédits d’investissement afin de renouveler les équipements ou, plus rarement, pour des extensions d’usines. «Dans ce cadre, nous nous appuyons sur les mesures de soutien mises en place au profit du secteur par le comité de veille stratégique. Nous exigeons donc que les plans d’investissement s’inscrivent obligatoirement dans le cadre de la couverture accordée par la Caisse centrale de garantie», insiste-t-on chez la banque publique.
Contrairement à la BCP, BMCE Bank affirme faire confiance à l’industrie du textile qui est actuellement en train de reprendre. «La présence d’un ou deux cadavres dans le secteur ne veut pas forcément dire que toute l’activité se meurt», avance M. Lahlaissi, avant de déconseiller à ses confrères d’éviter de jeter le bébé avec l’eau du bain. Un de ses confrères d’une filiale de la banque française abonde dans le même sens. Il explique que la prudence est souhaitée dans tout type d’intervention, mais il est parfois maladroit de mettre au ban tout un secteur pour la simple raison qu’il traverse une phase difficile. Il fait savoir, en substance, que tout engagement, tant en termes de taux que de volume, est déterminé par le niveau de risque et que, dans un secteur sinistré, «il peut bien y avoir des pépites». Selon cette même source, son établissement ne s’est, par exemple, jamais engagé à corps perdu dans l’immobilier, à l’instar de plusieurs concurrents. Ce faisant, les engagements pris dans ce secteur sont tout à fait sains.
Du côté des entreprises de textile, le tour de vis des banquiers est redouté, «surtout en ce moment», commente un industriel du textile à Salé. Patron d’un atelier de confection qui emploie près de 70 personnes, ce chef d’entreprise a vu son crédit de fonctionnement fondre à mesure que les commandes s’amenuisaient en 2009. «L’important pour mon banquier, c’étaient les garanties de remboursement que je pouvais fournir et non la continuité de l’entreprise. Lors d’une rencontre au cours de laquelle nous discutions du crédit trésorerie accordé par la banque à ma société, mon banquier ne voulait pas lâcher un seul dirham sans avoir une garantie de remboursement», raconte cet industriel.

Les crédits à l’équipement continuent d’augmenter à un rythme convenable

Enfin, l’immobilier de luxe et le textile sont peut-être les deux secteurs les plus cités par les banquiers, mais ils sont loin d’être les seuls. D’autres secteurs tels que l’hôtellerie retiennent l’attention des banquiers qui se montrent de moins en moins enthousiastes vis-à-vis de ce secteur. Cette attitude méfiante, les banquiers l’expliquent par la forte capitalisation caractérisant cette activité qui peut solliciter des financements atteignant plusieurs centaines de millions de dirhams. «Il est donc normal d’être plus regardant à la fois sur les projets et sur la capacité financière de leurs promoteurs. Il nous arrive de décliner des investissements dans des régions où il y a surcapacité ou un potentiel touristique non encore confirmé, surtout que le secteur de l’hôtellerie ne dispose pas d’instruments de garantie comme le textile ou l’automobile», justifie le responsable de la BCP.
Plus globalement, et hormis l’immobilier, selon des propos recueillis auprès de deux chefs d’agence «entreprise», il semblerait que les banques soient, à l’heure actuelle, plus regardantes sur les activités fortement dépendantes de revenus en devises, que celles-ci relèvent des industries manufacturières (équipements automobile, textile) ou encore des services (hôtellerie).
En dépit de cette prudence, le robinet du crédit n’est pas totalement fermé. Les  statistiques du Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM) montrent que les crédits à l’équipement, qui reflètent en partie l’évolution de l’investissement productif, s’accroissent à un rythme plus élevé que les autres utilisations. A fin mars, ils avaient progressé de 11,6% sur une année glissante et de 24% par rapport au même mois de 2009, contre 4,98% et 10,26% pour les crédits à l’économie.