Textile : 30% des entreprises et 40 000 emplois menacés

La montée en puissance de concurrents moins chers, la faiblesse de l’offre
en tissus locaux et l’absence de mode marocaine handicapent le secteur.
Seule la co-traitance et la mise en place de collections marocaines peuvent amortir
le choc prévu d’ici à 2005.

«D’ici à fin 2005, le secteur textile risque de se voir amputé de 30% de ses exportations, 18% de sa production, 30% de ses entreprises, avec une perte d’emplois directe estimée à 40 000». Le ton est donné. Dans cette déclaration faite à La Vie éco, en marge de la tenue, vendredi 17 octobre à Marrakech, de la journée internationale du textile et habillement, Salah Eddine Mezouar, président de l’association des textiliens, résume l’étendue du danger qui guette le secteur, faute d’une réadaptation rapide.
Il faut dire que, si les chiffres sont récents, le constat, lui, n’est pas nouveau. Le secteur se sentait en perte de vitesse depuis deux ans déjà. Un sentiment corroboré par les résultats d’une étude stratégique menée en partenariat avec l’Institut français de la mode (IFM) : entre 1999 et 2001, la part du Maroc dans le commerce mondial des produits textiles, tous genres confondus, est passée de 1,35% à seulement 1,20%. Certes ses exportations à destination des pays de l’UE progressent toujours. Elles ont même enregistré une évolution «honorable» en croissant de 27% entre 1998 et 2002. Mais, dans le même temps, cette progression était de 40% en moyenne pour les pays du pourtour méditerranéen, de 34% pour les pays de l’Est (Bulgarie, Pologne, Roumanie…) et de … 65% pour la Chine ! Si ce n’est pas le péril jaune c’est du moins le péril tout court.
Les causes – car il y en a plusieurs – de tout cela sont connues. Le Maroc perd du terrain parce qu’il est des pays qui, à produit égal, sont plus compétitifs : la minute de travail marocaine, historiquement notre cheval de bataille, coûte maintenant plus cher que celles de la Tunisie, la Bulgarie, la Roumanie ou encore la Chine. Il n’est donc pas étonnant de voir nos exportations de produits «chaîne et trame» à destination de la France, pourtant client traditionnel, progresser d’à peine 2% entre 2001 et 2002, alors qu’elles avaient réalisé une croissance de 11%, un an auparavant. Fini donc le mythe du pays façonnier (voir tableau).

Les pays de l’Est et surtout la Chine moins chers que le Maroc

Le Maroc perd aussi du terrain car il ne produit pas localement assez d’intrants. Selon M. Mezouar, la dépendance est assez inquiétante : «Nous importons 80% de nos besoins en tissus, ce qui relève à la fois d’une insuffisance quantitative et qualitative. L’amont et l’aval du secteur se sont historiquement tournés vers des logiques opposées. La première a visé un marché local, protégé, le second des marchés d’exportation très concurrentiels. D’où la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui». Or, quand on sait que la Turquie, elle, fabrique l’essentiel des tissus entrant dans les vêtements qu’elle exporte, quand on sait aussi que la Tunisie a des pratiques administratives moins lourdes, on réalise bien que les donneurs d’ordre européens préfèrent s’adresser à ceux qui produisent et livrent le plus rapidement. Pour André Beirnaert, le directeur de l’IFM, ces facteurs clés de succès s’expliquent par l’évolution de la demande mondiale. «Au cours des années 90, la rotation plus élevée des cycles de mode et le besoin de différenciation exprimé par les consommateurs en matière d’habillement ont fait évoluer la demande vers des séries plus limitées et variées. Résultat, les commandes pour un même type de produits se tassent et, dans le même temps, la nécessité de fabriquer «diversifié» s’est imposée. A moins d’être rapidement réactif, on perd le marché».

La protection sera abolie en 2005. Attention aux dégâts
Enfin, troisième cause, le Maroc perd du terrain car il n’a pas d’offre en matière de produits finis de qualité et adaptés à la mode. En somme, nous savons relativement bien faire un vêtement à partir de matières et d’un modèle fournis par le client, mais nous demeurons incapables de réaliser l’ensemble du process, qui va de la création à la livraison, nous-mêmes. En témoignent les chiffres de l’enquête réalisée par l’IFM, pour le compte de l’Amith, auprès des plus gros donneurs d’ordre européens : 18% d’entre eux mettent l’accent sur l’inexistence d’une véritable filière textile et habillement, 27% jugent l’offre de «maille» faible et 51% déplorent le manque d’offre en tissus.
Face à ces tares, on trouve à la fois la montée en puissance de la concurrence et surtout, plus inquiétant, l’abolition à fin 2005 des quotas d’exportations en matière textile. Jusqu’à présent, le Maroc était relativement protégé par cette obligation faite aux acheteurs de diversifier leur approvisionnement. Dans moins de trois ans, il sera jeté en pâture aux lois du marché. Et là, ajoute André Azoulay, Conseiller du Souverain, invité à prononcer le discours de clôture de la journée des textiliens, «en restant dans l’autre logique, celle du prix le plus bas, c’est ailleurs que le marché risque de trouver son mètre étalon».
La solution ? Elle ne peut venir que de la co-traitance. Par opposition à celui de la sous-traitance, ce concept implique une intégration plus grande qui irait de la fabrication accrue de tissus à la proposition de modèles finis, livrés dans les temps et au rapport qualité/prix le plus élevé. «Le basique», comme on dit dans le jargon du secteur, est révolu. Et il semble qu’en réagissant rapidement on puisse y arriver. La reconversion ne sera-t-elle pas douloureuse ? «Certes, estime M. Mezouar, mais il faut savoir que toutes les entreprises ne vont pas passer au mode de la co-traitance. Le développement des plates-formes et des consortiums d’exportation permettra de jouer ce rôle d’interface entre les donneurs d’ordre et les entreprises sous-traitantes. Celles qui n’auront pas la capacité d’évoluer deviendraient des sous-traitants pour ces plates-formes». En somme, des producteurs marocains sous-traitant pour des producteurs tout aussi marocains. Et quand on sait, de plus, que le Maroc n’est pas dénué d’avantages, il est permis d’être un peu plus optimiste (voir encadré). Le mot de la fin reviendra à André Azoulay qui abonde dans le sens du diagnostic établi par l’IFM en affirmant que «le textile devra désormais adosser ses performances techniques et industrielles à un marketing largement inspiré par la créativité et l’identité culturelle». A bon entendeur, salut.