Téléphone fixe : le coup de gueule du patron de Méditel

Il accuse l’ANRT de favoriser Maroc Telecom en validant la réciprocité des coûts d’interconnexion.
La percée sur le fixe résidentiel jugée impossible en raison du coût de location de la boucle locale appartenant à l’opérateur historique.
6 millions de clients GSM et un chiffre d’affaires supérieur à 5 milliards de DH attendus pour 2007.

Meditelecom vient de dépasser la barre des 6 millions de clients mobiles et attend un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de DH pour 2007. Mieux, l’entreprise continue de recruter. En dévoilant les chiffres, Inigo Serrano, son DG, entend montrer que l’entreprise se porte bien. Cependant, et alors que Wana, le dernier arrivé, pousse ses pions dans le créneau, le deuxième opérateur de téléphonie, lui, a du mal à se placer sur le marché du fixe résidentiel.

En cause, selon M. Serrano, le prix de location de la boucle locale entériné par l’ANRT vis-à-vis de l’opérateur historique (dégroupage partiel) qui, pour M. Serrano, «est clairement une barrière à l’entrée au marché du fixe résidentiel». Prix de la communication, offre internet, rôle des téléboutiques… Il donne son point de vue sur le secteur. Entretien.

La Vie éco : Avec Wana, le troisième opérateur, la concurrence est devenue plus dure dans le secteur. Quid de Méditelecom
Inigo Serrano : Il se porte bien, nous venons de dépasser 6 millions de clients mobile, notre business est en progression à deux chiffres et en 2007 nous dépasserons les 5 milliards de DH de chiffre d’affaires. Nous consolidons notre présence et nos parts de marché. Notre démarche commerciale montre notre santé car, comme tout le monde sait, une bonne entreprise est celle qui se donne les moyens de se développer. C’est ainsi que nos dépenses publicitaires ont grimpé de 40% au premier semestre 2007 par rapport à la même période de l’année dernière. Clairement, nous sommes passés d’opérateur mobile à opérateur global…

Vous dites que vos parts de marché augmentent alors qu’il y a des fluctuations dans votre taux de pénétration sur le mobile qui oscille entre 35%, il y a peu, et 32% aujourd’hui…
Selon les chiffres de l’ANRT, notre part de marché était de 34% à fin mars 2007. Et cela n’a rien d’étonnant, les variations s’expliquent par deux mécanismes du marché : les offres promotionnelles des opérateurs et la réponse à cette agressivité commerciale des autres concurrents.

Analysée à travers ce prisme, cette fluctuation prouve notre réactivité et notre capacité de performance. Un autre signe de bonne santé : nous avons recruté près de 100 personnes durant le seul premier semestre 2007. A l’heure où je vous parle, notre effectif vient de franchir le cap des 900 personnes. Il s’agit là d’un facteur-clé car ce recrutement a permis de renouveler presque 20% de nos effectifs avec de nouvelles compétences. D’ailleurs, nous ne sommes pas les seuls à être dans une logique forte de développement puisque tout notre environnement en tire bénéfice, qu’il s’agisse de nos distributeurs ou de tous nos sous-traitants, en général.

Tout va bien, à priori donc…
Sauf dans les relations inter-opérateurs. Notre position sur les prix de l’interconnexion n’a pas changé et nous continuons à nous battre pour faire admettre à l’ANRT de faire appliquer le principe de l’asymétrie dans le prix de la terminaison mobile…

Vous demandez à payer votre concurrent moins que ce que vous voulez lui faire payer quand il passe par votre réseau! Un argument difficile à soutenir !
D’abord, une interprétation rigoureuse de la réglementation marocaine conduirait indéniablement à une asymétrie tarifaire. Il faut dire aussi que pas moins de 11 pays européens dont l’Espagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie… appliquent les règles de l’asymétrie.

De plus, la réglementation stipule clairement que la terminaison mobile doit être orientée vers les coûts. Il serait judicieux de noter que le régulateur lui-même a décidé que le prix de notre licence GSM (11 milliards de DH) doit être pris en compte, en plus des coûts techniques (infrastructures réseau, charges d’exploitation, etc..).

Certes, l’opérateur historique a également fait de lourds investissements. Sauf que lui les a amortis en grande partie tout en bénéficiant de l’économie d’échelle compte tenu de la mutualisation de ses investissements entre les réseaux fixe et mobile. De surcroît, il a eu une licence GSM à durée illimitée, quasiment sans contrepartie financière, ce qui n’est pas notre cas.

Ce déséquilibre des conditions de licence qui ont été fixées par l’ANRT et le gouvernement est à l’origine de la différence constatée entre les coûts supportés par Méditel et IAM. L’ANRT devrait prendre en considération cette réalité reconnue par les acteurs eux-mêmes et fixer des tarifs de terminaison différents, reflétant ainsi cette différence des coûts.

Nos négociations avec le régulateur portent sur cet aspect des choses. Et c’est de cela que nous essayons de le convaincre et nous ne perdons pas espoir d’y arriver.
Vous le voyez bien, notre démarche s’articule sur une logique économique. Nous ne cherchons aucune faveur ni ne voulons faire subir un préjudice à la concurrence, mais, en même temps, nous n’allons pas accepter que Méditel continue d’être pénalisé par rapport à l’opérateur historique.

Méditel est très présent sur le mobile, mais pas assez – ou pas du tout – sur l’internet ou le fixe. Le troisième opérateur est arrivé bien après vous et il a une petite longueur d’avance…
D’abord, contrairement à ce que vous dites, nous avons une longueur d’avance notable en matière d’offre internet. Méditel a été un pionnier à mettre sur le marché une offre d’une qualité inédite au Maroc : un ADSL sans fil offrant un débit de 3.5 Mo à 599 DH TTC par mois. Vous avez dû constater, cette semaine, le lancement d’une nouvelle offre internet avec un débit de 1.5 Mo à 349 DH TTC. Voici donc deux produits lancés en l’espace de quelques semaines qui, au-delà de la mobilité qu’ils procurent, permettent de dimensionner notre offre en fonction du besoin de chaque catégorie de clients.

Je ne comprend pas qu’on puisse dire que nous accusons un quelconque retard, sachant que nous étions les premiers à faire une offre pareille. En fait, nous avons privilégié la qualité car nous ne voulons pas courir le risque de mécontenter la clientèle et c’est pour cela que nous avons choisi d’être sur le haut débit. Nous sommes parmi les premiers opérateurs au monde à avoir été aussi vite dans l’introduction des technologies les plus récentes dans notre activité. Nous avons été pionniers en matière de Voix sur IP, de Wi max et de 3,5 G.

Un positionnement pionnier en terme d’innovation technologique…
Absolument. Une petite précision toutefois : quand Méditel revendique un positionnement pionnier en terme d’innovation technologique, ce n’est pas une profession de foi mais une réalité confortée et démontrée par des réalisations concrètes sur le terrain. Les dernières en date portent le nom de «copie contact», de «transfert du solde», de «SMS vocal», «d’avance sur solde», de «SMS long»…

Il reste que, pour le fixe….
Pour ce qui est du fixe, c’est une autre histoire et qui n’est pas sans enjeu sociétal. Concrètement, le grand défi aujourd’hui est que le régulateur puisse faire jouer le levier du dégroupage. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas allé dans cette direction.

Je ne veux pas entrer dans les détails techniques, mais que ce soit en matière de location de la boucle locale ou d’investissement, il est impossible pour Méditel, aujourd’hui, de mettre sur le marché une offre fixe pour le résidentiel(particuliers) qui soit économiquement viable. En effet, le prix de location de la boucle locale entériné par l’ANRT vis-à-vis de l’opérateur historique (dégroupage partiel) est clairement une barrière à l’entrée au marché du fixe résidentiel.

Plus simplement : comment allons-nous répliquer aux offres d’IAM à 100 DH par mois et moins, sachant que nous devrions leur payer plus de 60 DH de coût de dégroupage (redevance mensuelle par ligne plus les frais fixes initiaux) pour l’usage d’une partie de la paire de fils de cuivre reliant l’abonné ? Et quid des investissements en équipements et infrastructures, du coût d’exploitation, de distribution et de marketing, etc. ?

C’est pour cela que nous ne comprenons pas la décision de l’ANRT, car elle ne va pas dans le sens de l’encouragement de la concurrence dans l’ADSL fixe. Le seul bénéficiaire de cette décision est l’opérateur historique qui va continuer à avoir le monopole dans l’ADSL fixe. A l’international, des expériences similaires ont connu des dénouement riches en enseignements : suite à une plainte de France Telecom en Espagne, l’opérateur historique Telefonica a été sanctionné par le Commissariat de la concurrence de la Commission européenne, avec une amende de 150 millions d’euros pour une situation similaire ! Alors, j’espère que l’ANRT réagira positivement pour développer la concurrence…

Dans quel sens, avec quelle amplitude ?
Pour rattraper le retard du Maroc en matière de pénétration internet haut débit (moins de 2% !), le prix actuel du dégroupage devrait être divisé par trois au moins. Le prix actuellement fixé au Maroc est de trois fois celui en vigueur en France. Les benchmarks montrent qu’en Europe, par exemple, la pénétration de l’internet haut débit est plus forte dans les pays ayant le plus baissé le prix du dégroupage. Nous sommes en train d’analyser toutes les options possibles pour que cette situation soit changée et que finalement Méditel ait la possibilité d’offrir le service ADSL fixe.

Par ailleurs, dans le segment entreprise, nous sommes bien présents sur les services fixes, avec des services voix, data et internet à plus de 30 000 connectés (entreprises et téléboutiques), et ce, à travers plusieurs technologies (Wimax, Fibre Optique, Faisceaux Hertziens, GSM et 3.5G). Mieux, notre recrutement de nouveaux clients se situe à 50% du taux de progression du marché «fixe entreprise». Et pour conclure enfin sur ce chapitre, on évolue dans le monde entier vers des offres globales avec plusieurs offres en une.

Le public continue à penser que le prix de la minute de communication est cher. Qu’en pensez-vous ?
Les prix n’ont pas cessé de baisser et je peux vous dire que le prix moyen de la minute sortante est aujourd’hui de moins 1,50 DH HT, soit une réduction de plus de 20% par rapport à l’année dernière. En fait, il ne faut pas calculer la minute à partir du prix de catalogue mais tenir compte des gratuités, des offres promotionnelles, des doubles recharges, soir et week-end, illimité, etc.

Les opérateurs marocains, en se focalisant sur le taux de pénétration, n’ont-ils pas favorisé la naissance des téléboutiques qui sont aujourd’hui leur concurrent?
Je ne vois pas les téléboutiques comme un concurrent, bien au contraire. Notre parc actuel se situe à plus de 17000 téléboutiques et elles constituent une pièce maîtresse pour distribuer aussi les produits de Méditel, notamment la recharge.

Il me semble qu’historiquement, une partie des Marocains a pris l’habitude de téléphoner à partir des cabines publiques et des téléboutiques car ils n’avaient pas de téléphone fixe chez eux.
Aujourd’hui, même si plus que la moitié des Marocains disposent de téléphones mobiles personnels, l’habitude de téléphoner à partir des cabines publiques pour maîtriser le coût est toujours là.
Mais, on le voit déjà, il y a une nette et rapide évolution dans les habitudes de communication de plus en plus vers le téléphone mobile. Les services de recharge à 5 et 10 DH encouragent cette évolutionn

Nouveaux produits
Pack «fixe, adsl et télévision»: il faudra attendre

Selon Inigo Serrano, l’offre combinant le fixe, l’ADSL et la télévision à la fois (triple play) ne sera pas disponible dans le court terme. En effet, dit-il, «les investissements nécessaires pour assurer le haut débit pouvant supporter une telle offre sont si lourds qu’aucun des opérateurs ne pourra mettre sur le marché une offre du genre à ce prix-là». De même, souligne le patron de Méditel, «il faut rappeler qu’en Europe, ce type d’offre est basé sur le dégroupage car les investissements dans une nouvelle infrastructure alternative pour assurer de telles offres sont très lourds.

La clé du développement de ces offres est la mutualisation de l’infrastructure filaire existante entre l’ensemble des opérateurs.» Il n’y a pas que l’aspect technique. M.Serrano estime qu’il est important de tenir compte du fait que le consommateur a déjà une offre télévision satellitaire assez complète et qu’il adoptera la télévision sur internet seulement si les contenus, la qualité, et le prix sont différenciésn