Tariq Sijilmassi : «Nous ne laissons pas tomber les agriculteurs»

La banque tourne la page du redressement en dépit de l’abandon de 3 milliards de DH de créances.
Des innovations à venir en matière de financement de projets
de reconversion dans l’agriculture.
Le Crédit agricole est aujourd’hui
la 5e banque de la place.

Après des années tumultueuses et un redressement mené à terme, place au développement. Cinquième banque du pays aujourd’hui, le Crédit agricole, qui s’est renforcé dans son métier de banque universelle, ne laisse pas tomber l’agriculture pour autant. Pour Tariq Sijilmassi, le président du directoire, il s’agit d’aider les agriculteurs à se reconvertir et les accompagner par un financement adéquat. En d’autres termes, «il n’y a pas d’agriculteurs insolvables dans l’absolu». Des 60 000 agriculteurs qui composent aujourd’hui le portefeuille de la banque, on espère bien arriver à 300 000 d’ici quelques années. Comment ? En leur proposant des solutions de reconversion avec financement intégré comprenant aussi bien l’investissement que l’exploitation. En tête des cultures de reconversion prônées par Tariq Sijilmassi, l’olivier. Le patron du Crédit agricole rêve de voir le Maroc devenir un immense champ d’oliviers produisant fruits, huile et valeur ajoutée. Pas besoin de se demander ce qu’il ferait s’il n’était pas banquier. Entretien.

La Vie éco : Déclarations, communiqués de presse, convention des cadres… Le Crédit agricole bouge et cherche visiblement à transmettre un message.
Tariq Sijilmassi : Le Crédit agricole est aujourd’hui à un tournant de son existence. Les trois dernières années ont été chargées en événements. 2001 et 2002 ont été celles des nouveaux statuts, du redressement des équilibres financiers de la banque et du traitement du surendettement des agriculteurs. En 2003, les nouveaux statuts ont été effectivement votés au Parlement. En 2004, il y a eu, dans les faits, la transformation de la banque en une société anonyme avec directoire et conseil de surveillance, la CNCA est devenue le CAM (Crédit agricole du Maroc). En 2005, sur instructions royales, il y a eu l’opération d’abandon de créances au profit de
100 000 agriculteurs à hauteur de 3 milliards de DH. En 2005, nous avons également procédé à l’ouverture du capital à hauteur de 22 %. Cette dernière opération est historique car elle s’est faite sur la base d’une valorisation du CAM de 5 milliards de DH. Ceci, en soi, témoigne du redressement définitif du Crédit agricole. Avec une telle valeur, je pense que nous ne pouvons plus parler d’une banque en difficulté. Sur le plan interne, nous avons reconstitué les fonds propres de la banque et nous sommes pratiquement à niveau en matière de provisionnement des créances en souffrance.

Mais à côté de ces contraintes légales, vous avez également la contrainte sociale, notamment quand on demande au CAM de financer toujours plus d’agriculteurs, pas forcément solvables…
Nous sommes une banque assujettie à la réglementation de Bank Al Maghrib et nous ne pouvons pas, sous couvert de contrainte sociale, enfreindre la loi !

Vous abandonnez trois milliards de DH et vous parlez de redressement définitif. Un peu contradictoire !
Une difficulté qui a été surmontée. La banque est contrainte de respecter un ratio de solvabilité. Cela revient à avoir des fonds propres de l’ordre de 1,8 à 2 milliards de DH par rapport au niveau des engagements que nous ciblons, à savoir 26 milliards de DH. D’un autre côté, les règles de Bank Al Maghrib nous imposaient presque 5 milliards de DH de provisions, sans oublier les 3 milliards dus à l’opération d’abandon de créances. Au total, il nous fallait 10 milliards de DH pour être conformes aux normes.

Il faut les trouver, ces 10 milliards de DH !
Il y a d’abord le capital social de la banque qui est de 1,2 milliard de DH. Ensuite, nous avons procédé à la réévaluation du patrimoine de la banque, ce qui nous a fait gagner 380 MDH. L’intégration de la BMAO nous a rapporté 211 MDH. D’un autre côté, l’activité de la banque a généré en 2005 un résultat brut d’exploitation (RBE) de l’ordre de 600 MDH. Elle en générera 700 en 2006 et 400 pour les six premiers mois de 2007, sachant que la date butoir pour nous mettre aux normes de Bank Al Maghrib est juin 2007. D’ici là, notre activité nous permettra de dégager un résultat de l’ordre de 1,7 milliard de DH. Il y a enfin le milliard de DH injecté par l’Etat, au titre de l’opération d’abandon des créances, et 1,1 milliard de DH au titre de la dernière augmentation de capital. Si, à tout cela, nous ajoutons les 4 milliards de DH de provisions que nous avons déjà constituées au cours des exercices précédents, nous atteignons les 10 milliards de DH dont nous avons besoin.

Tout n’est qu’un jeu d’écritures alors que l’abandon de créances, lui, est réel…
Le capital social de la banque est là. L’augmentation de capital a été faite. L’Etat a déjà commencé à débloquer le milliard promis. Nous n’avons pas un problème de trésorerie mais une équation comptable à résoudre. Dans ce montage, tous les éléments sont certains, à l’exception du résultat d’exploitation qui dépend de notre performance. En 2005, nous avons atteint les 600 MDH que nous avions promis. En 2006, nous en ferons autant, sinon plus. En termes de ressources clientèle, nous sommes aujourd’hui à la 5e place, avec 26,3 milliards de DH. Au niveau des emplois, nous sommes au même rang avec 17,8 milliards. Notre PNB, quant à lui, a fortement progressé, passant de 1 milliard de DH en 2004 à plus de 1,3 milliard en 2005. C’est la plus forte croissance de la place. On peut donc dire que la restructuration financière du Crédit agricole est réussie. Notre réussite commerciale le prouve aujourd’hui.

Le Crédit agricole reste une banque de l’agriculteur ?
C’est une question trompeuse. Il y a quelques années, les clients ruraux prédominaient dans notre portefeuille. Ces derniers temps, on nous a reproché la diminution du nombre d’agriculteurs que nous finançons. Or, quand on fait le point, on se rend compte que c’est faux. Rappelons les faits : nous venons d’abandonner 3 milliards de DH au profit de 100 000 agriculteurs. En 1999, il y avait eu une opération d’apurement de tous les comptes inférieurs à 10 000 DH, qui a porté sur 600 MDH au profit de 140 000 agriculteurs. Il y a eu également une autre opération de traitement de surendettement des agriculteurs. Conclusion : de 1999 à 2005, le Crédit agricole a abandonné quelque 7 milliards de DH de créances, dont 7 milliards injectés dans l’agriculture, en plus des crédits octroyés chaque année. Aucune banque n’a mis autant d’argent, et parfois à fonds perdus, pour soutenir cette frange sensible de population.

Et de fait vous laissez progressivement tomber des agriculteurs…
Au contraire, nous leur proposons une nouvelle banque et de nouveaux outils. L’un de nos plus importants chantiers est de définir avec précision le positionnement du Crédit agricole dans le monde rural. Aujourd’hui, le slogan qu’on peut utiliser pour qualifier le CAM, c’est «une banque universelle au service du monde rural». En plus clair, c’est une banque qui fait tout mais pour mieux servir le monde rural.

C’est un peu boiteux comme positionnement…
Pas du tout. La première partie du slogan «banque universelle» est très claire. Nous sommes aujourd’hui une banque universelle et nous savons faire ce métier et les chiffres le prouvent. La seconde partie, en revanche, relative à notre présence dans le monde rural, est effectivement en cours de définition et j’en conviens. Il n’y aura plus de financements injustifiés pour des clients non solvables dans le monde rural, il y va de la survie de la banque. En revanche, nous recherchons les nouvelles formes de financement appropriées.

Pas de financements injustifiés… mais des abandons de créances et financièrement l’impact est similaire.
Il faut faire la part des choses. L’abandon de créance n’est pas un financement. C’est une opération initiée par les plus hautes instances du pays et qui prend en compte une réalité. Il fallait aider ces agriculteurs. Personne n’est venu nous dire de leur donner de l’argent à fonds perdus. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’Etat a mis un milliard de DH sur la table. Il s’agit de 100 000 agriculteurs qui, vu leur précarité, étaient de toutes les façons dans l’incapacité de rembourser. Nous n’étions plus dans une logique bancaire mais purement sociale.

Aujourd’hui, le Crédit agricole finance 60 000 agriculteurs solvables. Et les autres, qui va les financer ?
Il ne s’agit pas de savoir qui va financer les insolvables, mais comment rendre les «éliminés» du circuit solvables. Et cela ne peut se faire qu’en atténuant l’aléa d’une mauvaise campagne, prise isolément. Concrètement, on financera des cycles de 4 à 5 ans pour permettre à l’agriculteur de rattraper une campagne perdue par une autre bénéfique. C’est en ce sens que nous lançons le crédit «Acchamil» qui devrait nous permettre d’augmenter le nombre d’agriculteurs dans notre portefeuille. Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux se financent grâce au «système D», à cause justement de la rigidité du crédit agricole. Donc, un crédit plus souple et mieux pensé devrait rendre plus d’agriculteurs solvables. Nous sommes justement aujourd’hui à la recherche de ces derniers. Ce sont aujourd’hui des personnes perdues dans les méandres d’un système pervers qui s’appuie sur des réseaux d’usuriers. C’est un potentiel perdu pour nous.

A combien estimez-vous le nombre d’agriculteurs finançables ?
Entre 200 000 et 300 000. Les agriculteurs que nous ciblons sont ceux qui fonctionnent avec leurs fonds propres ou encore ceux qui se financent chez les usuriers. Mais ce n’est pas tout car il y a un autre chantier important qui est la reconversion de l’agriculture marocaine. Et c’est cela aussi notre cœur de métier : favoriser cette reconversion.

Par exemple ?
Pour commencer, il faut viser la réduction de la part des céréales dans la superficie agricole utile (5 millions d’hectares sur 8). Le blé n’est pas la vocation agricole du Maroc. Mais le type de culture n’est pas le seul changement à opérer. La reconversion, c’est également la modernisation des méthodes de travail en recourant à la micro-irrigation, la mécanisation, l’usage d’engrais, de semences certifiées…

Cela existe depuis longtemps et l’Etat subventionne même cette modernisation…
Oui, mais il s’agit davantage d’un problème organisation. Le monde rural au Maroc est pauvre en secteur privé. Dans les campagnes, il y a deux intervenants, l’Etat et les agriculteurs. Concernant les modes de conduite, nous devons par exemple mettre fin au gaspillage de l’eau. Nous ne pouvons plus nous permettre, dans un pays comme le Maroc, d’utiliser le mode gravitaire. Il faut investir dans la micro-irrigation et nous sommes prêts à le financer. D’un autre côté, nous avons au Maroc au moins 4 ou 5 filières porteuses vers lesquelles on peut reconvertir la céréaliculture. C’est le cas de l’olive, par exemple, de toute l’arboriculture, de certaines cultures maraîchères à forte valeur commerciale, des produits dits de terroir comme l’huile d’argan. Nous pouvons aussi cultiver la caroube, les figues de barbarie, les câpres… Prenons, encore une fois, l’exemple de l’olivier. Cette culture, en se modernisant, peut créer un réseau d’unités de trituration qui vont, elles-mêmes, déboucher sur des industries d’embouteillage qui n’ont pas besoin d’être forcément situées dans les grands centres comme Casablanca. Même principe pour le caroubier, la viniculture, les produits de terroir… Et, là, le Crédit agricole a un champ énorme de développement. Détrompez-vous, il s’agit d’un potentiel de plusieurs centaines de milliards de DH. C’est un effort sur 30 ou 40 ans, mais il faut commencer maintenant.

Vous dites à l’agriculteur de laisser tomber le blé pour l’olivier. Il doit attendre au minimum 4 ans avant de commencer à récolter le fruit. Du coup, il a un problème de subsistance…
Exactement. Tout comme l’investisseur en industrie a besoin d’un fonds de roulement avant de commencer à rentabiliser son projet, l’agriculteur est dans cette optique. Nous sommes prêts à fournir ce fonds de roulement. Il ne faut pas sous-estimer l’agriculteur marocain. Il ne se lance dans une affaire qu’en ayant calculé ses gains potentiels. Bien entendu, l’aléa climatique peut fausser ses calculs, d’où l’idée des crédits d’exploitation à cycle long.

Les pouvoirs publics partagent-ils vos convictions ?
Absolument. Tout le monde a compris que la meilleure approche en agriculture est l’approche du financier, aussi curieux que cela puisse paraître. Car, pour le financier, il s’agit avant tout d’une problématique de résultat. On va se pencher très sérieusement sur la question des plants, de l’irrigation. Il faudra former, sensibiliser les agriculteurs et leur expliquer l’intérêt qu’il y a à se reconvertir. Si les agriculteurs ne sont pas convaincus du gain, ils ne prendront pas les plants même s’ils sont gratuits. Il faut arriver à leur proposer des produits intégrés comprenant crédits d’investissement, fonds de roulement et facilités d’exploitation.

Cela demande un travail colossal d’encadrement !
C’est là effectivement la question centrale. Nous devons favoriser la création d’une multitude de petits pôles urbains en milieu rural vers lesquels vont affluer les ruraux, dont les agriculteurs, pour y trouver l’assistance, le conseil et tous les services dont ils ont besoin pour se moderniser.
Mais afin que ces petites villes puissent se développer, il faut encore que les professionnels du privé, qui vont par la suite encadrer les ruraux et les agriculteurs, soient encouragés à aller s’y installer. C’est là le vrai déclic qu’il faut créer et c’est ainsi que l’agriculteur, avec l’aide de ces professionnels, pourra réellement se moderniser, se reconvertir.

Mais il vous faut une nouvelle génération d’agriculteurs car, avec les anciens, vous ne risquez pas d’avoir du répondant…
C’est pour cela que j’insiste sur le rôle des structures privées et des professionnels qui doivent encadrer l’agriculteur, l’assister et le conseiller. Et le Crédit agricole est prêt à les financer. Nous avons d’ailleurs créé un produit qui s’appelle «Khadamate», qui s’adresse à ces professionnels qui veulent créer de petites PME, des cabinets de conseil et des unités de services en milieu rural.

Pourquoi vous ne le faites pas vous-mêmes en créant des filiales pour cela ?
Notre métier est de faire de la banque. Je ne vois pas pourquoi nous irions concurrencer le ministère de l’Agriculture dans son domaine de compétence, et je dis bien compétence, car le réseau des Offices régionaux de mise en valeur agricole et les Centres de travaux sont de véritables viviers d’excellence. Pour notre part, nous allons créer une structure d’orientation qui s’appellera «Dar Al Fellah», qui fera le lien entre l’encadrement et le financement. Chacun est dans son rôle et la stratégie de reconversion, nous devons la mener ensemble.

Tariq Sijilmassi Président du directoire du Crédit agricole du Maroc
Il ne s’agit pas de savoir qui va financer les agriculteurs insolvables, mais comment rendre solvables les «éliminés» du circuit.