Tarafa Marwane PDG de Somed : « La réforme de l’enseignement passe nécessairement par le privé »

La gouvernance pose un réel problème dans le secteur. Il faut donner l’autonomie de gestion aux universités en mettant en place des comités d’audit. La réforme du préscolaire est un chantier urgent.

Donner l’autonomie totale aux universités, confier la gestion des écoles et lycées publics à des opérateurs privés, mettre en place un système d’évaluation des enseignants… Tarafa Marwane, patron de Somed, engagée elle-même dans le secteur à travers l’Université internationale de Casablanca (UIC), expose ses idées sur une vraie réforme en profondeur de l’enseignement au Maroc.

Aujourd’hui, Somed est engagée sur le front de l’éducation et de l’enseignement à travers l’Université internationale de Casablanca. Quelles sont vos premières appréciations de ce secteur? Que pensez-vous du fait qu’à ce jour le chantier de la réforme de l’enseignement n’ait pas encore été ouvert sérieusement ?

D’abord, il est clair à mon sens que les deux secteurs dans lesquels le Maroc a échoué depuis l’indépendance sont la santé et l’enseignement. J’ai eu à prendre des responsabilités dans beaucoup d’entreprises et à chaque fois qu’on devait recruter, j’étais toujours confronté à des DRH et des responsables qui refusaient catégoriquement de recruter les diplômés d’écoles et d’universités marocaines. Or aujourd’hui, après la bulle financière et celle de l’immobilier, le seul modèle de croissance qui soit à mon sens valable ne peut pas ignorer l’industrie et donc la productivité. Et la productivité repose sur deux leviers essentiels qui sont la recherche en université et la recherche et développement en entreprise. Si notre université n’est pas sérieusement réformée, modernisée, mise à niveau de manière à ce qu’elle produise de la recherche pour alimenter l’innovation qui permettra aux entreprises d’être compétitives, on ne peut pas espérer une croissance pérenne et durable. Notre université est très peu intégrée dans le tissu économique et notre tissu industriel ne maîtrise pas les nouvelles technologies.

Il y a aujourd’hui un plan stratégique pour l’industrie qui devrait prendre en considération cette donne…

En principe, oui. Mais je n’ai pas vu une composante recherche et développement dans ce qui a été récemment proposé.

La faiblesse de notre université aujourd’hui est donc si inquiétante ?

A tous les niveaux. On ne peut pas ne pas s’inquiéter quand on écoute parler des enseignants ou quand on voit le niveau des étudiants. La faillite de notre enseignement est une véritable bombe à retardement pour le pays.

Par quoi à votre avis faut-il commencer ?

D’abord, il faut faire la différence entre l’instruction et l’éducation. L’éducation aux valeurs se fait les premières années, à l’école primaire. Ensuite, au secondaire, par exemple, il faut donner aux jeunes ce qu’on appelle les soft skills, c’est-à-dire des sensibilités culturelles et comportementales. Sans cela, un diplômé de l’université, quand il arrive en entreprise, n’est pas capable de s’affirmer, encore moins de produire et d’innover.
Le deuxième chantier qu’il faut attaquer, à mon sens, concerne la gouvernance. Aujourd’hui les budgets colossaux alloués à l’enseignement ne produisent aucun résultat. Il ne s’agit donc pas d’un problème de moyens mais de gestion. Les établissements scolaires et universitaires doivent être confiés à des gestionnaires et la gouvernance du système doit être décentralisée.

Vous n’êtes pas de ceux qui croient qu’une école ou une université doit être gérée par un professionnel de l’enseignement car il est à même de comprendre les sensibilités des enseignants ?

Non pas du tout. Un bon enseignant n’est pas forcément un bon gestionnaire. Il y a une grande différence entre l’enseignement et la gestion de l’enseignement. En plus, il y a aussi le paradigme de l’évaluation. Durant sa carrière, un enseignant est amené à évaluer des générations d’élèves et d’étudiants. Mais lui-même est-il évalué de manière régulière ? Et par qui ?

Soyons plus concrets. Si demain vous êtes nommé ministre de l’éducation, vous commencez par quoi ?

Je commencerai par donner l’autonomie de gestion aux universités en mettant en place des comités d’audit car le contrôle a priori et centralisé à Rabat ne sert strictement à rien et ne se fait pas de toutes les manières. Ensuite, il faut créer un comité stratégique dans chaque université. Dans ces comités, il faut que tous les acteurs soient représentés, surtout l’entreprise et le secteur privé. Il faudra aussi mettre en place des mécanismes d’évaluation des enseignants et de la recherche.

Donc vous commenceriez par la gouvernance avant de vous attaquer au contenu, aux programmes, aux aspects pédagogiques ?

C’est la seule manière de faire. On ne peut pas réformer et améliorer sans mettre en place d’abord les outils de bonne gestion. C’est exactement pareil à ce qui se fait en matière de gestion d’entreprises privées.

Mais aujourd’hui vous savez bien qu’il manque encore des maillons. Il n’y a pas de statut de chercheur à l’université et le contrôle financier rend l’université impuissante quand il s’agit d’investir ou engager des dépenses autres que celles prévues au budget…

Absolument. Et c’est la raison pour laquelle il faut aussi créer des fondations comme cela se fait dans d’autres pays. Ces fondations permettraient à l’entreprise qu’est l’université d’être plus agile, plus souple, plus réactive dans sa gestion.

Et pour le volet éducation?

Pour l’éducation, il faut à mon sens s’attaquer d’urgence au préscolaire. Il est suicidaire aujourd’hui de continuer à envoyer un enfant de 7 ans en première année du primaire sans qu’il passe par le préscolaire. Il est voué à l’échec. Ensuite, il faut ouvrir l’école sur son environnement et sur la société pour permettre aux enfants de se projeter.

Dans tout cela, quel pourrait être l’apport du secteur privé ?

D’abord, il faut savoir que le plan d’urgence avait prévu que le tiers de l’investissement nécessaire à la réforme devait être réalisé par le privé. L’Etat ne peut pas tout faire tout seul. En plus, et c’est le plus important, l’Etat ne peut pas être en même temps opérateur et régulateur. L’Etat doit donner l’autonomie de gestion, mettre en place des cahiers des charges et se focaliser sur l’audit et l’évaluation des gestionnaires. Le privé peut apporter son expérience réussie dans ce domaine.

Vous pensez à un mécanisme de gestion déléguée dans l’enseignement ?

Oui, pourquoi pas. On peut imaginer que l’Etat confie à un opérateur privé la gestion d’une école ou d’un lycée moyennant une redevance, un cahier des charges et une évaluation annuelle. Si le gestionnaire ne remplit pas sa mission, l’Etat est en droit de lui retirer la gestion.